panorama, Voies d'AssiseEn février 2003, un reportage de 7 pages a été consacré au centre ASSISE : les journalistes avaient été accueillis lors d’un « sesshin », session zen de plusieurs jours. Il donne bien l'ambiance de ce qui se passe même si tout est raconté dans le désordre. Les photos elles-mêmes sont dans le désordre. Les interviews et réflexions sont orientées sur ceux qui sont chrétiens, mais en fait ce n'est pas le cas de tout le monde. Et lors de l'Eucharistie proposée quotidiennement, il n'y a pas tous les pratiquants.

Une petite précision : la "marche méditative" (appelée kinhin en japonais) dont il est question au début du reportage a lieu entre deux périodes d'assise. Et celui qui mène la marche méditative, ce n'est pas Jacques Breton mais le jiki, c'est-à-dire le responsable du zendo. C'est aussi lui qui frappe les claquoirs l'un contre l'autre et qui sonne sur le "gong cristallin" pour annoncer le début et la fin des séances d'assise.

Et en fait certains ne font ni le lotus ni même le demi-lotus : chacun choisit son support (coussin plus ou moins épais ou petit banc, chaise pour ceux qui ont d'énormes problèmes) et sa posture, l'important est d'avoir le dos droit et les genoux en terre (ou à défaut les genooux posés sur un tissu qui touche terre). A noter que l'équipe zen du centre Assise est en lien avec le Rôshi du Ryutakuji.

Quel est le déroulé journalier dans un sesshin zen traditionnelle du centre Assise ? Il y a souvent plus de 6 h de zazen (méditation assise) par jour par séquences de 1 à 2 h zazen, mais, sauf dans les plus intenses, les assises elles-mêmes ne durent pas plus de 30 mn : la journée commence à 7 h du matin par la récitation des sutras (Hannyah Shingyô...) puis une séquence d'assise ; petit déjeuner ; samu (travail manuel) ; thé vert ; enseignement (ou à un autre moment) ; séquence d'assise ; déjeuner ; vaisselle ou temps libre ; séquence d'assise ; Eucharistie à la chapelle pour ceux qui le désirent (lectio divina en l'absence de prêtre) ou zazen au zendô pour les autres ; dîner ; séquence de zazen ; sûtra du soir avec aussi le gros gong qui est frappé à l'extérieur du zendô selon des coups codifiés et résonne au loin. Ceux qui le veulent peuvent revenir faire zazen au zendô.

 

Qui sont ces chrétiens qui pratiquent le zen ?

Panorama n° 385,  février 2003

Par Frédéric Mounier, photos d'Alain Fillit

 

Le Centre de cheminement intérieur « Assise », près de Paris, est animé par le Père Jacques Breton. On y pratique la méditation zen comme voie d'accès au mystère chrétien.

 Première photo : Enseignement de Jacques Breton

Qui sont ces chrétiens, centre Assise

Les pratiquants sont assis à même le sol en position de demi-lotus. Le silence est total. Alignés le long du « zendo », l'espace de méditation, les 18 stagiaires sont réunis ce week-end d'hiver au centre de cheminement intérieur « Assise », à St-Gervais dans le Vexin, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Paris. Parmi eux s'impose la stature du Père Jacques Breton, 77 ans, prêtre du diocèse de Paris, ancien aumônier de lycée au Quartier latin, ancien ermite proche de Saint-Benoît-sur-Loire. Vêtu d'une ample robe bleue, celui qui est habilité à enseigner le zen se relève lentement et prend la tête d'une marche méditative qui se fait en longue déambulation, en "chenille", à travers la pièce, pieds nus, mains jointes sur la poitrine, en silence total. Les pas sont à peine audibles sur l'épaisse moquette. Dehors, il fait froid ; des chevreuils s'ébrouent dans le parc de cette belle maison bourgeoise, les long-courriers enfilent l'axe des pistes de Roissy, et la N14 bruisse d'un flot ininterrompu de voitures.

 

En quête de l'être.

Peu après, les méditants reprendront, sous la direction du Père Breton, leur méditation. Mains ouvertes, dos droit, yeux entrouverts, chacun descend au plus profond de lui-même, guidé par sa respiration silencieuse… Il leur faut simplement « être ». Cette quête de l'être justifie de longues heures de méditation quotidienne auxquelles les stagiaires viennent étancher leur soif d'absolu.

Le Père Breton pratique le zen depuis 30 ans et il enseigne depuis 20 ans. Il explique : « Le Christ nous appelle à une conversion radicale. Pour l'atteindre, la méthode proposée par le zen permet de reconstruire l'unité de la personne aujourd'hui éclatée par les multiples sollicitations, soucis et inquiétudes de la société contemporaine. Il nous offre un appui pour la prière, une ouverture à la vie intérieure. »

Ce matin, un à un, de retour du « samu », le travail manuel silencieux qui prédispose à la méditation, les participants à cette session ont pénétré, pieds nus, dans le « zendo ». Cette pièce est dépouillée, du sol au plafond, juste décorée d'une calligraphie désignant le « Mu », la « vacuité intérieure » à viser, ils se sont agenouillés et ont pris, en souplesse, la position du lotus.

Après le service traditionnel du thé vert, le Père Breton prend la parole pour un bref enseignement :

« Dans la mesure où vous serez totalement dans l'instant, par votre méditation, vous prendrez conscience de l'éternité. Le chemin du zen nous aide à vivre l'instant, dans une joie profonde qui va très loin. C'est un long chemin. Mais il ne doit pas nous faire fuir le réel. Il s'agit de retrouver ce que vous êtes, par le Souffle, par l'Esprit. Le souffle est essentiel. À Noël, nous, catholiques, croyons à la venue en nous de Celui qui est Tout pour nous permettre d'être tout. Au cœur de ma méditation, je suis là, totalement là, relié à la terre, au ciel, aux autres…. »

Un claquoir de bois retentit, accompagné d'un gong cristallin dont l'écho installe un silence bientôt abyssal. Le simple clic de l'obturateur du photographe de « Panorama » semble déclencher un tremblement de terre… qui laisse de marbre les méditants.

 

Panorama, centre Assise

Deuxième photo (de gauche à droite et de haut en bas) : marche méditative, travail dans le parc, service du thé vert, Jacques Breton en zazen, la chapelle, la préparation du repas, homélie de Jacques Breton à la chapelle, travail dans le parc, séance de méditation

 

Changer le cœur de l'homme ?

Ils sont enseignant, consultant en communication, chômeur, retraité, fonctionnaire… Des personnes si "normales" qu'on les croirait sorties d'une gare de banlieue ordinaire. Catholiques ? À leur façon.

Léon 56 ans, polytechnicien, ingénieur de France Telecom en congé anticipé de fin d'activité, s'explique : « Je suis catholique, animateur de catéchèse. Chaque jour, je pratique la méditation zen. Grâce à cette pratique, je passe au travers du mental, de l'intellectuel, pour arriver à quelque chose de plus profond. De la sorte, lorsque je médite la Bible ou les Pères de l'Église, cette parole résonne en moi et me convertit. Trop souvent, la foi chrétienne ne nous est présentée qu'au niveau des idées, d'une histoire, d'une morale. Si le cœur de l'homme ne change pas, ce monde ne sera pas sauvé. »

Pierre, 48 ans, médite tous les jours : « À travers l'expérience du zen, je comprends mieux la parole du Christ. Grâce au zen, je prends du recul par rapport à moi-même. Je peux aimer mon prochain plus profondément. » À ses côtés, Anne-Marie, 54 ans, qui s'avoue novice en zen, confirme : « C'est le côté chrétien qui m'a fait venir ici. Je crois en un Dieu incarné. » Et Frédéric, 46 ans, professeur d'économie, affirme : « Ici, peut-être plus qu'ailleurs, je me sens chrétien. De méditation en méditation, j'approche du Mystère. Je ne me sens pas bouddhiste. Ici, le christianisme, je l'intériorise de plus en plus… »

Vient l'heure du déjeuner. Végétarien et excellent, il sera pris en silence, servi selon une véritable liturgie ouverte par la récitation de « soutra », texte zen destiné à maintenir l'être en "appétit de l'essentiel"… qui n'est pas la nourriture. La journée se poursuivra, ponctuée d'exercices de respiration et d'autres méditations. Elle culminera dans l'Eucharistie, moment fort laissé à la liberté de chacun.

Le Père Breton constate : « Le zazen peut être une excellente méthode pour aider le chrétien à vivre l'Évangile dans toute son exigence sans le retirer du monde, à mieux se connaître, à être plus présent aux autres et à lui-même. Cette pratique ne présente aucune contradiction avec la vie spirituelle chrétienne. La voix du zen, si on la poursuit jusqu'à son terme, interpelle le chrétien dans ce qu'il a de plus essentiel dans sa foi, son rapport au Christ et à Dieu. Car le bouddhisme peut conduire à l'oubli de soi-même, à l'extinction du désir et de l'altérité, alors que la relation est essentielle en christianisme. Assise n'est pas un refuge, mais un lieu de cheminement vers la Vérité de soi, de Dieu, de la vie. » De plus, en bouddhisme, il n'y a pas de place pour un Dieu personnel. D'où cette ligne de crête où se tiennent Assise et son fondateur, le Père Breton, en plein accord avec le diocèse de Paris : emprunter le chemin intérieur du bouddhisme zen pour rejoindre la vérité ultime, celle de Dieu, incarné dans son Fils…

Jacques Breton insiste : « C'est ici un lieu de rencontre des traditions religieuses. Le fait que je sois prêtre catholique enracine le Centre dans la tradition chrétienne. À travers le zen, certaines personnes retrouvent ici leur christianisme, leur baptême. » Et il conclut : « Moi-même, je suis très heureux d'être prêtre. Le zen ne m'a jamais détourné de ma foi chrétienne ; il m'a, au contraire, aidé à l'approfondir. Je vis désormais l'eucharistie, mes prières quotidiennes, de manière purifiée. »

 

Panorama 3, centre Assise

Troisième photo (de gauche à droite et de haut en bas) : prière commune lors de l'Eucharistie, un pratiquant s'apprête à recevoir le coup de kyosaku (bâton en bois) qu'il a demandé, repas, travail dans le parc, deux personnes se passent le calice au moment de la communion