Les textes zen de base ont été écrits en japonais, et une des difficultés pour les pratiquants est de les avoir dans une bonne traduction française. Et là il ne s'agit pas seulement du passage du japonais au français mais aussi du langage zen lui-même. Il est donc très éclairant d'avoir l'enseignement d'un maître zen tel qu'Eizan Rôshi.

Ces enseignements sont ceux des cinquième et sixième jour du sesshin de 1999. La plus grande partie est parue dans la Voix d'Assise n° 15 de juillet 2000.

Un message du 10 juillet porte sur le Sûtra Enmei Jûkko Kannon Gyô lui-même : texte chanté, traduction en anglais, enseignements d'Eizan Rôshi (ceux qui sont remis ici au II), traduction en français, texte japonais en interlinéaire avec notes.

 

Eizan Rôshi

Eizan Rôshi en sesshin

Août 1999 à St-Gervais[1]

 

I – Le langage zen

 

Pour moi, le plus difficile, quand je viens en France, c'est de ne pas comprendre le français. Il aurait fallu que je l'apprenne enfant. Mais, dans mon enfance, au Japon, au moment de la seconde guerre mondiale, on ne pouvait apprendre de langue étrangère.

La première fois que je suis venu en Europe, c'est en Allemagne pour un sesshin. Ensuite, j'ai été quatre fois à Londres où il y a un zendô, et maintenant cela fait 11 ou 12 fois que je viens en France.

 

   Problèmes de traduction.

Le bouddhisme est né en Inde grâce au Bouddha, il est passé en Chine où il a été adapté. C'est cette adaptation du bouddhisme originel par la Chine qui a donné le zen.

Il y a plus de 1000 ans vivait maître Kukai, un être admirable, d'obédience Shingon. Il est allé deux ans en Chine pour parfaire ses études. On dit qu'il avait une maîtrise parfaite du chinois. Ainsi il a pu absorber énormément de textes en chinois et il a ramené des sûtras en grand nombre au Japon[2]. Maître Dôgen lui aussi est allé en Chine, et il lui fallait parler chinois quand il était avec le maître, et il y avait des moments où ils prononçaient le même mot, mais à propos de deux caractères (kanji) différents, c'est ce qui a donné quelques erreurs dans la transcription des sûtras.

Ainsi les textes zen traduits en français viennent de loin : il y a d'abord eu une traduction du chinois en japonais, puis du japonais en anglais, et enfin de l'anglais en français. Je pense que la plupart des textes zen vendus en France sont remplis d'erreurs. Si j'avais moi-même une certaine maîtrise du français, je vous rassemblerais tous et je vous ferais corriger cela.

J'ai dit "erreurs", mais pourquoi ? Il s'agit en effet de textes zen, or ceux qui les ont traduits sont des commentateurs qui n'ont pas fait zazen. C'est pareil au Japon : il y a des gens qui n'hésitent pas, sans aucune expérience concrète, à écrire sur le zen ! Et vraiment, si vous lisez ce genre de livres, vous risquez d'être trompé.

Boire le thé, calligraphie Voix d'AssiseDe toute façon, il ne s'agit pas d'écrire des livres sur le zen : le zen, c'est l'aboutissement du silence. Ce qu'on peut faire, c'est expliquer de manière transitoire, temporaire, avec des mots. Autrement dit, tous ceux qui n'ont pas fait zazen ne peuvent appréhender le fondement, le cœur de ces textes. Qui plus est, dans le zen, il y a énormément de comparaisons, de métaphores, et il faut pouvoir les interpréter. Mais là encore il y a plusieurs interprétations possibles.

 

   « L'homme qui est mort ».

Par exemple, dans un texte zen, il y a cette expression : « l'homme qui est mort ». De manière évidente et naturelle, on pense qu'il s'agit d'un homme qui est mort physiquement après une maladie. Mais une autre interprétation est possible : il s'agit d'un être humain qui ne se rend pas compte qu'il erre dans le monde de la discrimination, de la pensée discursive. En ce sens, « un homme qui est mort », cela désigne « un homme qui en reste à la pensée discursive ».

Vous fait zazen, vous êtes d'accord : toute pensée discursive doit disparaître. Il faut que MU soit là et que vous, vous soyez mort à vous-même. Il ne s'agit pas de penser : « J'ai mal aux jambes » ou « Qu'est-ce qu'il y aura à manger ce soir ? » Ça, c'est la preuve que la tête vit. Il faut qu'à ce niveau-là, la tête soit morte ; et ce qui est mort dans la tête, c'est cette faculté de discrimination. Vous êtes alors parfaitement vivant, et il y a cette extinction : c'est cela le samâdhi dans le zazen.

Alors, imaginez ceux qui n'ont pas fait zazen et qui traduisent une chose pareille : « un homme qui est mort ». Ils ne peuvent traduire que littéralement, ils s'arrêtent au phénomène physiologique de la vie et de la mort. Vraiment les textes zen traduits par des gens sans expérience du zen contiennent des erreurs.

C'est pour cela qu'il me faut venir spécialement du Japon pour vous enseigner la vérité, la réalité.

 

carré triangle cercle   Le langage zen.

Les gens normaux doivent trouver que le zen est quelque chose de bizarre et pétri de contradictions. Par exemple quand un maître zen dit « Ceci est rond », il dessine un triangle ! En effet, il faut que ce monde du rond soit triangle aussi. Et si un maître ne parle pas ainsi, ce n'est pas un maître zen. Moi-même je me suis heurté sur ce symbole avec mon maître. Mais pour être maître zen, pour être mesure de vous enseigner, il y a très souvent l'occasion de dire que ce qui est rond est triangulaire, et on est souvent mal compris !

 

   L'ascèse de Maître Zuigan, kôan 12 du Mumonkan.

Il y avait en Chine un maître nommé Zuigan. Chaque matin, devant son miroir, il s'interpellait : « Zuigan », et il répondait « Oui ». Puis il continuait : « As-tu les yeux ouverts ? » ; « Oui ».

Mais attention, si on traduit littéralement « As-tu les yeux ouverts ? », on se trompe ; cela veut dire : « Est-ce que tu n'as pas perdu ta nature profonde ? » ou bien « Est-ce que tu es bien éveillé ? » Pour traduire ce passage, il faut avoir travaillé les kôan et pratiqué le zen. On comprend alors que ce que Zuigan répond c'est : « Oui, je suis éveillé à ma nature de Bouddha. »

Autre question : « Est-ce que tous les jours, tu arrives à ne pas être emporté par ton milieu, par tout ce qui tourne autour de toi ? » Et Zuigan de répondre : « Oui, je suis toujours libre, je me comporte de façon indépendante. »

Voyez comme Zuigan se met ainsi tous les matins en face de lui-même pour s'interroger, pour se répondre. Cet épisode est un kôan qui figure dans le Mumonkan (Passe sans porte), le douzième. Il permet de vérifier si on est bien chaque jour éveillé à sa vraie nature.

Mais quelqu'un qui verrait Zuigan faire cela, trouverait qu'il est complètement fou. En réalité, il s'agit là d'une ascèse que bien peu de personnes peuvent opérer. Essayez donc de faire pareil : vous lever le matin, vous poser des questions et y répondre ! Mais, si vous vous appelez ainsi, vos proches en viendront à croire que vous êtes fou, que voilà l'effet d'un sesshin !

Donc voyez le sens profond de ce kôan : il propose une technique individuelle d'ascèse. Vous faites zazen tous les jours et par ce biais vous pouvez vérifier votre zazen.

 

II – Enmei Jûkku Kannon Gyô (sûtra)

 

Maintenant, en ayant en tête ce kôan, cette pratique de Zuigan, j'aimerais commenter le sûtra ENMEI JUKKU KANNON GYO que nous récitons chaque matin :

Enmei Jukko Kannon GyoKAN ZE ON. NA MU BUTSU YO BUTSU U IN. YO BUTSU U EN. BUP PO SO EN. JO RAKU GA JO. CHO NEN KAN ZE ON. BO NEN KAN ZE ON. NEN NEN JU SHIN KI. NEN NEN FU RI SHIN.

Vous en avez une traduction anglaise dans le livre des sûtras :

Kanzeon ! Salutation and devotion to Buddha !
We are one with Buddha.
In cause and effect related to all Buddhas and to Buddha, Dharma, Sangha.
Our true nature is Eternal, Joyous, Selfless and Pure.
So let us chant every morning Kanzeon, with Nen !
Every evening Kanzeon with Nen !
Nen, Nen arises from Mind.
Nen, Nen is not separate from Mind.

KAN-ZE-ON : trois syllabes, mais cela ne concerne pas Kannon, cette statue bouddhiste d'allure féminine prise souvent au Japon pour une déesse qui représente la compassion. Dans une interprétation zen, kanzeon c'est chacun d'entre vous. En effet, nous sommes tous apparentés au Buddha en termes de cause et effet.

 

Ensuite on a NA-MU BUTSU : Butsu c'est le Buddha et na-mu (南無) veut dire « jeter, perdre l'ego ». Autrement dit, il s'agit de se débarrasser de la vie, de la jeter. C'est la première condition de l'esprit religieux : jeter, perdre l'ego.

Il faut prendre en compte trois choses pour l'éveil :

  • le fait que l'homme et Buddha, c'est le même élément ; on l'appelle nature de Buddha.
  • le fait que l'homme a la capacité en lui de cette nature de Buddha, et qu'il s'éveille quand cette capacité est clarifiée.
  • le fait que tout cela ne prend sens que dans la mesure où l'on est capable de le réaliser, de le concrétiser dans la vie quotidienne.

 

La vie de l'homme est un fil ininterrompu de souffrance au sens large du terme, et JO RAKU GA JO (常楽我) c'est le renversement total, le fait que l'enfer devient le paradis.

 

Cela se concrétise dans la vie quotidienne, souffle après souffle : NEN NEN (念念).

Kannon, c'est-à-dire le Soi, va s'incarner, sortir de nous.

 

NEN NEN JU SHIN (念念従心) signifie : montrer que Kannon, c'est le Soi (le cœur/esprit c'est le Soi).

En effet NEN : (souvent traduit par pensée) est un caractère japonais formé de deux dessins : en haut maintenant" et en-dessous cœur/esprit. NEN désigne donc "un souffle après l'autre" et désigne le fait de vivre, pas au sens courant du terme mais vivre au sens de respirer.

D'où NEN NEN JU SHIN : je vis en Kannon maintenant par ce souffle.



[1] Les enseignements étaient traduits oralement du japonais par Philippe Jordy enseignant au Japon. Ils n'ont pas été relus par Eizan. C'est Christiane Marmèche qui a fait la transcription à partir de l'interprétation orale.

[2] Kûkai (774 - 835) est plus connu sous le nom de Kôbô-Daishi. Kûkai (空海) signifie « Océan de Vacuité »