Pour le 7e et dernier jour de sesshin, Eizan Rôshi a choisi le 25e kôan du Mumonkan : "Le rêve de Kyôsan". Il a d'abord commenté la rencontre entre Kyôsan et maître Isan où maître Isan a reconnu l'éveil de Kyôsan. Ensuite il a abordé le kôan du rêve en le glosant.

Une traduction classique du kôan avec commentaire et poème de Mumon figure après l'enseignement.

ATTENTION : Eizan parle en japonais et Philippe Jordy traduit aussitôt mais cette transcription n'a été relue ni par Eizan ni par Philippe. Elle a été faite à partir de notes et peut donc contenir des erreurs.

 

7ème  jour de sesshin

Le rêve de Kyôsan (Cas 25 du Mumonkan)

 

Le Bouddha et le Christ doivent être joyeux de voir ce que nous vivons ensemble toute la journée (messe, zazen…) ; ailleurs, les religions sont souvent sources de guerres.

En Matthieu 5 Jésus a donné les Béatitudes : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (quel est ce Dieu ?).

Faire zazen, c'est prier pour la paix du monde.

Imaginez la situation suivante. Une grande tempête est annoncée, susceptible d'emporter l'église. Alors, un couple chrétien plante des mats à 1 km de l'église, et y installe des planches pour la protéger du vent. Certains en rient en se moquant. D'autres admirent la foi de ces chrétiens.

Terrorisme, guerres… Nous pouvons vraiment en être victimes.

Avec Bouddha et le Christ, tout a été écrit.

Les kôans font partie des difficultés réelles. Il ne faut pas s'intéresser à une histoire du passé, mais il faut la transposer dans le monde présent, dans les difficultés où nous nous trouvons. Autrefois les maîtres zen étudiaient d'abord la philosophie puis faisaient zazen. Aujourd'hui ils n'étudient plus la philosophie et il leur manque l'armature intellectuelle pour commenter les kôan.

Il s'agit de connaître la motivation des maîtres : pourquoi ils se sont faits moine, de quelle manière ils ont étudié, puis ont eu l'éveil, puis ont enseigné.

 

Le kôan du jour concerne maître Kyôsan qui vivait en Chine. C'était une sorte de génie. À 14 ans, il voulait se faire moine mais ses parents l'en ont empêché et ont voulu le marier à une jolie jeune fille. A 16 ans, il s'est coupé deux doigts de la main gauche et les a mis devant sa mère pour prouver sa détermination… et il a eu le droit de partir. Se faire moine, c'est tout quitter définitivement.

Maître Hyakujo a présenté Kyôsan  à maître Isan. Et Kyôsan est resté chez maître Isan[1].

maître et disciple

^Là-bas il va en dôkusan.

Isan lui dit : « J'ai entendu dire que tu es un esprit très puissant. Il suffit de te poser une question pour avoir 10 réponses. »

« Pas tant que ça ! » … mais c'était écrit sur toute sa figure.

« Buddha est placé au point le plus haut. Montre-moi le monde au-delà. »

Au moment où Kyôsan allait ouvrir la bouche, Isan lui a cloué le bec avec « Katz ». Et cela trois fois de suite. Kyôsan a alors compris pourquoi Hyakujo voulait le mettre sous la direction de Isan.

Il a ensuite fait zazen pendant trois ans.

Un jour Isan se promène dans la montagne et il voit Kyôsan en train de faire zazen sous un arbre. Il lui tape dessus avec son bâton. Kyôsan se retourne.

Isan : « Alors, au-delà du Buddha ? »

« Moi, je ne peux pas dire la chose, et a fortiori je ne peux pas emprunter la bouche des autres pour dire. » Alors Isan a reconnu l'excellence de Kyôsan et lui a donné son acte.

La pratique de Kyôsan avec Isan s'est quand même poursuivie pendant quinze ans, au point que les deux maîtres ont donné naissance à une nouvelle secte : Isan et KYÔsan ont formé la secte IKYO.

 

●  Le kôan 25.

Voici maintenant le kôan il concerne un rêve de Kyôsan. Dans les kôan et il y a souvent des animaux (renard….), un doigt… mais tout cela c'est pour transposer MU. Et le rêve c'est pareil, tout est rêve.

Dans son rêve Kyôsan se retrouve dans une grande assemblée où il y a aussi Miroku Bosatsu (en sanskrit Maitreya) – c'est le Buddha du futur qui reviendra dans 567 fois 10 000 ans pour sauver les êtres. C'était le moment où il devait y avoir un enseignement devant 500 personnes. Et y avait un siège vide, le troisième… Kyôsan arrive et va s'asseoir sur ce siège.

Un moine vient et dit : « L'enseignement commence ! », et on frappe le tambour ; il ajoute : « L'enseignement est dévolu à la personne qui est sur le troisième siège. »

C'était imprévu – la vie, c'est ainsi, il n'y a pas de programme, on ne sait pas ce qui va se passer demain – Kyôsan doit donc discourir sur le dharma.

Il se lève sans se troubler, monte en chaire et annonce que le dharma c'est s'éloigner des quatre grands principes de la philosophie indienne et refuser les 100 propositions résultant de ces principes.

En effet il faut s'abstraire des quatre grands principes – l'un / le différent / l'existence / la non-existence –. Ils sont opérants dans le défilement du temps passé / présent / futur, et comme ils s'appliquent à tout ce qui est manifesté et à tout ce qui ne l'est pas encore, on aboutit à 100 catégories.

En fait, ce qui compte, c'est de voir que les mots atteignent leurs limites : on ne peut rendre compte par les mots, voilà ce que Kyôsan disait. Refuser, nier… voilà quelque chose qu'on ne peut expliquer par les mots. Si j'ajoute des mots pour briser les perspectives… il faut ensuite nier cela ! Les mots n'atteignent plus, la pensée ne touche plus à rien, c'est là que l'on parvient. Il n'est donc pas nécessaire d'avoir le teishô (l'enseignement). Donc la pratique fondamentale du zen est de ne rien dire, et de faire simplement un bruit (taper avec un bâton, dire “katz”…) mais c'est mal compris, donc il faut expliquer !

Après cet enseignement de Kyôsan, les moines sont tous partis.

C'est à ce moment-là que Kyôsan se réveille. Il va tout raconter à Isan et celui-ci approuve.

 

Le commentaire de Mumon.

Kyôsan est donc allé chez le Buddha du futur et il a prononcé un sermon sur le dharma (la loi). Mais il n'a rien dit puisqu'on ne peut enseigner la loi. Seulement, si on croit qu'il faut mieux garder la bouche close, cela ne va pas : le gars du troisième siège doit parler. Donc on ne peut ni parler ni se taire !

 

Le poème de Mumon.

L'enseignement du dharma est là où on a tout nié.
Le kôan est une histoire de rêve, ne soyez pas trompé. Réveillez-vous de ce rêve
Les errances de l'homme sont aussi du rêve… Le satori du Buddha aussi !
On dort (on rêve) 30% du temps.

 

●   En guise de conclusion.

Là où il y a temps et existence, il y a soi. Il faut découvrir l'instant présent, éternel. Le temps est infini dans le passé, il est infini dans le présent et il est infini dans le futur, mais notre temps à nous est fini.

Quant à l'espace, les quatre directions se confondent et l'espace lui-même est infini… mais notre espace à nous est fini comme ici à Saint-Gervais !

En zazen il est important de se plonger dans l'espace infini, rentrer dans l'esprit du Buddha qui est infini. Chacun nous sommes buddha.

 

Et à partir de notre expérience corporelle en zazen nous pouvons réfléchir à l'expérience chrétienne où l'auteur (le sujet) de la prière c'est l'homme, l'objet étant Dieu. Or Dieu et nous sommes ensemble comme le signifie le mot Emmanuel = "Dieu avec nous".

C'est le prophète Isaïe qui, un jour, pour apaiser l'effroi de ses frères, a dit : « Je suis né comme témoin de Dieu. » Martin Buber en a donné une interprétation : où est Dieu, comment est-il, qu'apporte-t-il comme relation ?

Dieu et l'homme ne sont pas semblables. Ils ne peuvent être distingués et pourtant on ne peut renverser l'ordre : Dieu d'abord, ensuite l'homme. Dieu n'est pas extérieur à l'homme, il lui est immanent, il est en nous.

On peut dire aussi que Dieu et l'homme sont sur deux parallèles – il y a cette conscience d'être avec Dieu – et les deux se rejoignent (se confondent) dans la méditation.

 

C'est la fin de la sesshin.

Il nous faut trouver (fonder) le paradis, et si c'est impossible il nous faut au moins vivre comme si nous étions au paradis. Chaque jour est un bon jour.

 

ANNEXE. Traduction classique du cas 25 du Mumonkan

Le rêve de Kyôzan

                       

Maître Kyôsan vint en rêve dans la résidence de Maitreya où il fut conduit à s'asseoir au troisième siège. Un vénérable moine frappa les claquoirs et dit : « Aujourd'hui c'est le troisième siège qui va parler. » Kyôsan se leva, frappa les claquoirs et dit : « Le dharma du Mahayana est au-delà des quatre propositions et transcende les cent négations. Écoutez bien ! Écoutez bien ! »

 

Commentaire de Mumon.

Maintenant dites-moi, a-t-il prêché ou non ? Si vous ouvrez la bouche, c'est fichu. Si vous fermez la bouche, c'est encore fichu. Même si vous n'ouvrez ni ne fermez la bouche, vous êtes à cent huit mille miles de la vérité.

 

Poème.

  • Le grand jour, le ciel bleu.
    Il parle d'un rêve dans le rêve.
    Méfiance ! Méfiance !
    Il tente de tromper l'assemblée entière.


[1] Maître Kyôsan(807-883) est le successeur de Maître Isan Reiyu.