Pour le 3e jour de sesshin, Eizan Rôshi a choisi le 15e kôan du Mumonkan : " Les 60 coups de Tôzan ".

Dans son introduction il raconte d'abord l'éveil de Unmon grâce à son maître Bokushu. Puis il aborde le kôan "Les 60 coups de Tôzan" en l'actualisant (cas 15 du Mumonkan). Ensuite il commente l'évolution de la respiration en zazen en faisant un parallèle avec les caractères sino-japonais (complet, cursive et semi-cursive).

Une traduction classique du kôan avec commentaire et poème de Mumon figure après l'enseignement. Dans le tableau des maîtres, le nuémro indiqué est celui des koans où ils interviennent. Ici Unmon et Tôzan sont en bas.

Eizan parle en japonais et Philippe Jordy traduit aussitôt mais cette transcription n'a été relue ni par Eizan ni par Philippe. Elle a été faite à partir de notes et peut donc contenir des erreurs.

  • Liste des enseignements (ils seront progressivement sur le blog) :
    1er jour : Pourquoi nous faut-il faire zazen ? (Au début du message se trouve la présentation du sesshin)
    2e jour : Variations sur le kôan MU (kôan 1 du Mumonkan)
    3e jour : Le dialogue entre Unmon et Bokushu ; Les 60 coups de Tôzan (kôan 15)
    4e jour: Transmission dans le bouddhisme et le zen ;  L'oriflamme de Kâshyapa (kôan 22)
    5e jour: Nansen et le chat (kôan 14)
    6e jour : Ryûtan souffle la chandelle (kôan 28)
    7e jour : Le rêve de Kyôsan (kôan 25)

 

3ème jour de sesshin

Le dialogue entre Unmon et Bokushu

Les 60 coups de Tôzan (cas 15 du Mumonkan)

 

Le kôan d'aujourd'hui[1] concerne Unmon (864-949). Il vivait à l'époque des Tang en Chine, la meilleure époque du zen. Selon la tradition, les maîtres zen étaient tous des têtes bien faites mais il est possible qu'il y ait eu des maîtres idiots ! Ils étaient super-doués dès leur enfance… mais pas moi !

Il y a 48 ans j'allais au Ryutaku-ji sous la direction de maître Sôen[2]. Au premier dôkusan j'ai demandé à avoir un kôan, et le maître de me dire : « Tu ne te contentes pas du zazen et en plus tu veux un kôan ! » Il m'a fallu trois ans pour arriver à une assise correcte. Et il m'a donné un kôan : il me fallait aller matin et soir au dôkusan pour répondre. J'avais lu pas mal d'ouvrages sur la philosophie bouddhique et je pensais pouvoir répondre aux kôans. Mais quand je me suis attelé au Mumonkan, et aussi au Recueil de la falaise verte, j'étais perdu. Dans les textes philosophiques c'est ordonné, il y a succession logique, mais les recueils de kôans zen ne sont pas logiques. Devant mon maître j'essayais de parler sur le kôan Mu. Il écoutait en silence et puis : « Ici on n'est pas à l'université. » Je m'inclinais et il me frappait.

En fait, il faut savoir que la réponse aux kôans est inscrite dans la question elle-même.

Quand on lit vraiment des textes zen, on a envie de se remettre au zazen ; et quand on fait zazen, on a envie de reprendre certain textes.

J'ai répondu au kôan "Mu" au bout de 2-3 ans…Le rôshi m'a dit : « D'accord, ça peut aller » mais en fait je ne comprenais pas la vraie réponse. Aussi je revenais toujours devant le rôshi. Ce n'est qu'au bout de six ans pleins que j'ai compris le kôan. Joie, fête… on a célébré l'événement !

Je continuais de faire zazen et de lire des textes, et maître Sôen m'a proposé un autre kôan; mais j'ai dit : « Le kôan Mu me suffit. » Il m'a expliqué que c'était nécessaire pour ma carrière… J'ai accepté. Assez vite j'ai été en charge du Kaizen-ji[3] et je me suis arrangé pour retourner au Ryutaku-ji au moins une semaine par mois, cela depuis 40 ans. Normalement 10 ans suffisent. Moi il m'a fallu 30 ans de plus.

Si vous faites zazen et que vous le poursuivez assidûment, vous arrivez à un résultat. Quand vous avez compris le kôan "Mu", vous avez compris tous les kôans. Si vous êtes bloqué sur un kôan, il faut revenir au kôan "Mu".

 

L'histoire de maître Unmon.

1 maître à partir du BouddhaJ'en viens à maître Unmon. Il est rentré à 17 ans dans les ordres bouddhiques et avait étudié les préceptes puis la philosophie bouddhique mais n'était pas satisfait. Il est donc allé voir maître Bokushu qui était extrêmement dur. Celui-ci aurait dû être à la tête d'un temple très important mais s'était retiré dans un petit temple isolé et faisait des sandales qu'il donnait aux passants. On l'appelait "le vieux aux sandales". Ceci dit, il avait beau un voir ce masque, sa pratique faisait connaître sa réputation.

Unmon va donc le voir. Bokushu regardait par la fenêtre, et quand il voit Unmon venir il ferme sa porte à clé et quand Unmon frappe, il dit : « Qui est-ce ? » – « Unmon » mais il n'ouvre pas. Le lendemain Unmon revient et Bokushu de dire : « Que veux-tu ? » – « Savoir ce qu'est le zen. » Mais Bokushu n'ouvre pas.

La même scène se répète tous les jours.

Pourquoi Bokushu refuse-t-il l'entrevue avec Unmon ? Il refuse de voir Unmon, et ça, c'est une réponse en zen : le maître ne veut pas que l'autre puisse donner une réponse.

Un jour où Unmon frappe, Bokushu entrebâille la porte et Unmon met son pied à l'intérieur. Bokushu le laisse entrer et le saisit au col : « Vas-y, dit… » Unmon était décontenancé et Bokushu le renvoie à coups de pieds.

Une petite parenthèse ici à propos des entretiens avec le maître aujourd'hui : le dôkusan est un entretien individuel volontaire qui a lieu à certains moments du zazen collectif (doku-san = solitaire-aller) alors que le sôsan qui a lieu en début et en fin de sesshin est obligatoire (sô-san = aller tous ensemble de façon obligatoire). Mais jadis, il n'y avait pas de temps programmé pour les dôkusan. Tout instant était susceptible d'être une rencontre amenant au kenshô.

Pour en revenir à Unmon, il continue à aller frapper chez Bokushu. Un jour il réussit à coincer son pied dans la porte et Bokushu ferme la porte à toute force. « Aie ! »... on dit que c'est alors qu'Unmon s'est éveillé. Et Unmon a claudiqué le reste de sa vie !

Unmon et Bokushu agissent au péril de leur vie. Il faut leur être reconnaissant pour ce genre d'épisode souvent rejeté. C'est la même chose pour la Bible. À chaque fois une joie nouvelle, une nouvelle direction.

 

J'en viens au kôan d'Unmon[4].

dokusanUn jour Tôzan fait un grand voyage à pieds pour rendre visite à maître Unmon. À l'époque, pas de moyen de transport et d'immenses distances à pied.
Unmon l'interroge : «Toi, d'où viens-tu ? » « Je viens de Londres.[5] »
« Bien, où as-tu pratiqué le zazen, fait des sesshins ? » « Plusieurs fois au Nord de Paris, près de Magny. »
« Quand t'es-tu mis en route ? » « Le 25 août. »
Et maître Unmon a tout su de l'état d'esprit de Tôzan : la couleur de ses yeux, sa respiration, l'accentuation mise dans ses paroles…
« Je vais te donner 30 coups de bâton » (c'est-à-dire 60, ils sont doubles puisqu'il y en a un de chaque côté). « Mais je n'ai rien dit de mal ! » Il a été si meurtri qu'il n'en a pas dormi de la nuit…

Nouveau dôkusan le lendemain.

« En quoi ai-je été fautif ? Pourquoi 30 coups de bâton ? » « Voleur de pain, n'en as-tu pas fini de vagabonder : Londres, et puis Saint-Gervais…! »
Et l'éveil survint !

 

Pourtant cette manière d'enseigner est trop clémente, il aurait fallu taper plus fort, plus vite. Mais ce n'est pas de la violence, cette attitude a une raison.
Le lion (ou le tigre) balançait ses petits dans un ravin à la naissance et ne se préoccupait d'élever que ceux qui remontaient.
Ce serait facile, en dôkusan, de dire clairement "Oui" ou "Non". C'est à chacun de savoir en quoi c'est Oui ou Non.

 

●   Parallèle entre les caractères sino-japonais et la respiration.

Il y a trois types de caractères sino-japonais : écriture complète, demi-cursive et cursive. Voici les trois caractères correspondants à l'eau, en japonais 水 (sui, mizu)

kanji de l'eau

 

En zazen la glace se transforme en eau[6], la respiration s'allonge.

On peut se référer aux trois types de caractères précédents :

  • il y a d'abord la forme de base, un kanji parfait -> C'est le zazen dans une posture comme le mont Fuji avec la respiration en ordre : "4/6" (inspir/expir)
  • il y a ensuite la semi-cursive -> la respiration passe à "2/8", et la transformation anime la vie quotidienne
  • enfin il y a la cursive -> la respiration est "quasi 0/très longtemps". L'eau s'écoule et peut prendre n'importe quelle forme. Le cœur-esprit de chacun doit être pareil à l'eau qui coule, parfaitement libre.

L'état du samâdhi, c'est le calme des pensées.

Dans le zazen de base, les pensées commencent à se simplifier, puis, comme dans l'écriture, on passe à la demi-cursive et à la cursive – Transformation progressive.

 

Le sourire de bouddha est douceur et pureté…

Parfaire la base… Changement… Liberté.

 


ANNEXE. Traduction classique du cas 15 du Mumonkan

Les 60 coups de Tôzan.

 

Lorsque Tôzan vint pour étudier avec Unmon, Unmon lui demanda : « D'où viens-tu ? »
Tôzan répondit : « De Sato. » Unmon : « Où étais-tu cet été ? »
Tôzan : « au monastère de Hôzu, au sud du lac. »
Unmon : « Quand as-tu quitté ce lieu ? »
Tôzan : « Le 25 août. »
Unmon : « Je t'épargne 60 coups de bâtons. »
Le lendemain, Tôzan revint voir Unmon et demanda : « Hier vous avez dit que vous m'épargnez 60 coups de bâton. Je vous demande où était mon erreur. »
Unmon dit : « Espèce de sac de riz ! Tu t'es promené comme ça, tantôt à l'ouest de la rivière, tantôt au sud du lac ! »
À ce moment Tôzan connut le grand éveil.

 

Commentaire de Mumon.

À cette époque, si Unmon avait donné à Tôzan la vraie nourriture et l'avait encouragé à développer un esprit zen actif, son école n'aurait pas décliné comme elle l'a fait. Tôzan lutta à mort avec lui-même une nuit entière, plongé dans la mer du vrai et du faux. Il y resta jusqu'à l'aube. Il revint chez Unmon, et Unmon lui fit une poussée supplémentaire. Même si Tôzan a réalisé immédiatement l'éveil, il ne pouvait pas encore être dit brillant. Maintenant, je vous le demande, Tôzan a-t-il mérité 60 coups de bâton ou non ? Si vous dites "oui", alors tous les arbres, herbes, forêts devraient être battus. Si vous dites "non", alors Unmon a raconté un mensonge. Si vous arrivez à comprendre cela clairement, vous respirez d'un même souffle avec Tôzan.

 

Poème.

La lionne a un secret pour éduquer ses lionceaux.
Les petits s'accroupissent, sautent et reculent vite.
La seconde fois, il fait encore échec et mat.
La première flèche était légère, mais la seconde a pénétré profondément.



[1] Ce kôan de Unmon ne sera énoncé que dans la deuxième partie de l'enseignement.

[2] Sôen Nakagawa Rôshi, responsable du Ryūtaku-ji jusqu'en 1984.

[3] Le Kaisen-ji est un temps situé en plein cœur de Tokyo. C'est là que les premières sesshin avec Eizan Rôshi ont eu lieu au Japon avec des pratiquants venus du Centre Assise. Eizan y est resté jusqu'en 2008, année où il est devenu responsable du Ryutaku-ji.

[4] Eizan Rôshi s'inspire ici du cas 15 du Mumonkan.

[5] Ici Eizan Rôshi actualise : c'est à Londres qu'il a d'abord animé des sesshins en Occident, puis à Saint-Gervais près de Magny-en Vexin…et la sesshin elle-même a lieu fin août !