Eizan Rôshi était venu du Japon comme il le faisait chaque année depuis 1986. À l'époque, il était responsable du Kaizen-ji à Tôkyô. Actuellement il est responsable du Ryutaku-ji, le monastère zen créé par maître Hakuin.
Cet enseignement a été prononcé lors du sesshin de 7 jours organisé par le Centre Assise à Saint-Gervais (Val d'Oise) en octobre-novembre 2002, Jacques Breton étant présent. Eizan Rôshi parle en japonais et Philippe Jordy traduit en français.
Ne possédant pas les enregistrements audio, j'ai fait une synthèse à partir des notes de Léon Régent et de mes propres notes. Du fait qu'Eizan parlait puis que Philippe traduisait, cela laissait du temps pour les notes.
L'enseignement de ce premier jour porte sur les bases. Les jours suivants Eizan Rôshi s'appuie sur des kôans du Mumonkan.
                                                                             Christiane Marmèche

Pour compléter ce message :

  • Les enseignements de ce sesshin (ils seront progressivement sur le blog) :
    1er jour : Pourquoi nous faut-il faire zazen ? (Au début du message se trouve la présentation du sesshin)
    2e jour : Variations sur le kôan MU (kôan 1 du Mumonkan)
    3e jour : Le dialogue entre Unmon et Bokushu ; Les 60 coups de Tôzan (kôan 15)
    4e jour: Transmission dans le bouddhisme et le zen ;  L'oriflamme de Kâshyapa (kôan 22)
    5e jour: Nansen et le chat (kôan 14)
    6e jour : Ryûtan souffle la chandelle (kôan 28)
    7e jour : Le rêve de Kyôsan (kôan 25)

 

1er jour de sesshin

Pourquoi nous faut-il faire zazen ?

 

Je pourrais dire qu'il faudrait huit sesshins par an pour réellement progresser, cependant ce n'est pas la quantité qui compte, mais l'intensité. Quelle joie de vivre cet acte profondément religieux, en ce lieu et en ce temps sacrés. Nous écrivons une page de l'histoire des relations entre le bouddhisme et le christianisme.

Né en Inde Buddha a réussi à trancher tout lien avec la souffrance humaine.
Le bouddhisme est passé d'Inde en Chine puis au Japon. À chaque fois il s'est enrichi. Dans notre école du zen rinzaï nous avons une richesse spécifique qui est le système de vérification du contenu de notre zazen. C'est important, parce qu'il y a toujours le risque de virer à l'autosatisfaction, l'ivresse de soi, l'occultisme, le sectarisme. Ce moyen c'est le travail avec les kôans.

 Pourquoi nous faut-il faire zazen ?
Personne n'est né de par sa volonté propre, et on raconte qu'au Japon, un jour, un fils stupide a dit à ses parents : « Je ne suis pas né de par ma propre volonté, c'est vous les parents qui m'avez fait naître. » C'est là un acte de résistance ! Les parents auraient pu répondre qu'ils ne voulaient pas faire naître un fils aussi idiot !
Avec les progrès de la science dans le domaine des biotechnologies, de l'étude des gênes, on arrivera peut-être à savoir quand et de quoi on va mourir. Mais la recherche sur les gênes peut virer au fatalisme.
Il nous faut donc accepter d'être un homme ou une femme, accepter une destinée non choisie, et même devenir actif. 
Pour nous ici, il s'agit de mieux accomplir sa vie grâce au zazen. Dans la sesshin, chacun est là de par sa volonté personnelle, pour atteindre l'éveil, la libération, le salut.

 

Quand on parle sur le zen il y a deux méthodes :

  • on peut décrire le zen, s'intéresser au fondement historique, au côté psychologique ou philosophique. Cela c'est appréhender le zen de l'extérieur ;
  • on peut l'appréhender de l'intérieur en pratiquant.

Je ne dis pas qu'il soit inutile de lire des livres sur le zen, mais c'est comme si on lisait une notice de médicament. Le sesshin c'est mettre le médicament salvateur dans la bouche. C'est alors que nous pourrons atteindre un état juste de perception.

 

Dans le bouddhisme on considère que l'homme peut partir dans 5 directions erronées, les trois premières visent davantage l'Occident, les deux autres sont plus propres au bouddhisme.

  1. Croire en son corps, croire qu'on aura un corps de toute éternité. Mais dès l'instant de notre naissance, nous sommes des condamnés à mort dont la sentence sera exécutée soixante ou soixante-dix ans après !
  2. Rouler sur deux roues alors que la voiture en a quatre. Il y a la droite et la gauche, et si la voiture ne s'appuie que sur deux roues, elle va pencher, se renverser. Il faut donc éviter de verser dans des positions déséquilibrées, unilatérales
  3. Refuser cette règle fondamentale de l'enchaînement des causes et des effets. Par exemple il y a des gens qui ne font pas zazen mais prennent des drogues et croient avoir un haut état de perception. Mais si l'on se drogue, il y aura des conséquences.
  4. Croire en la justesse de ses opinions, s'attacher à ses opinions alors qu'elles ne sont que la reprise d'expérience antérieures ou bien de ce qui a été déjà dit avant par d'autres. De plus en plus certains revendiquent leurs opinions et c'est la guerre.
  5. Croire et affirmer qu'une opinion erronée est juste, sans s'intéresser aux opinions des autres.

Tout cela génère haines, inquiétudes, angoisses… un monde infernal.

 

On trouve une illustration de ce monde infernal avec le "Penseur" de Rodin. Avant d'avoir été un objet à part, cette statue ornait le tympan de La Porte de l’Enfer[1] créé par Rodin en s'inspirant de La Divine Comédie de Dante : ce "penseur" représentait Dante ; sur le tympan il était penché en avant pour pouvoir observer les cercles de l’Enfer, cercles qui comportent de très nombreuses sculptures, autant d'expressions différentes de la souffrance qui sont la conséquence de nos attitudes habituelles dont il faut nous délivrer.

 

La méthode de maître Zuigan.

Maître Zuigan à l'époque Tang en Chine (9ème siècle) faisait zazen seul, ce qui est difficile. Il s'interpellait lui-même : "Zuigan, es-tu là ? Es-tu réveillé ?" et il répondait : "Oui !". "Es-tu le jouet des autres ?" – "Non !"[2]

Soyez comme lui sujets agissants dans votre pratique. Pour ne pas oublier son cœur-esprit, Zuigan avait donc cette méthode.

 

Les religions n'existeraient pas s'il n'y avait pas ces souffrances, ce chaos. Et nous sommes ici en sesshin pour trouver la paix du cœur.

Jean-Paul Sartre dans Situations était d'accord avec le « Dieu est mort » de Nietzsche, et disait : « Autrefois Dieu nous parlait mais maintenant il reste silencieux… ce n'est que nous qui effleurons le cadavre de Dieu. »

Les religions doivent avancer, dépasser les idées admises : des chrétiens font zazen, il y a des échanges spirituels, et le message chrétien se rénove.

 

LE MONDE DU SILENCE

 

Le zazen est la religion de la respiration et aussi la religion du silence.

Il n'y a ni inscription ni non-inscription. Il n'y a ni U (il y a) ni MU (il n'y a pas), donc ni existant ni non-existant.

 

Dans les sûtras on trouve des questions posées au Bouddha. Par exemple :

  • Le temps de ce monde est-il fini ou infini ? Est-ce que l'espace de ce monde est fini ou infini ?
  • Est-ce que le corps et le cœur-esprit de l'homme sont une seule et même chose ou des choses différentes ?
  • Après la mort, l'homme existe-t-il encore ?
  • Y a -t-il une âme ?

Dans les sûtras il y a quatorze thèmes, et pour chacun une question a été posée au Bouddha, mais à chaque question Bouddha est resté silencieux. En général, quand on garde le silence face à une question, c'est qu'on ne sait pas y répondre, mais c'est très différent chez Bouddha : il gardait le silence parce qu'il connaissait la limite des mots.

Cela rejoint une phrase finale du philosophe anglais Wittgenstein[3] où il dit que la limite des mots, c'est la limite de sa philosophie, et il dit qu'il est réduit au silence.

En zazen il faut arriver à ce point où on est réduit au silence ; il faut explorer ce monde du silence, percevoir l'entièreté de ce monde.

Quand les mots finissent, le silence commence. Ce silence ne signifie pas l'abandon des mots, on ne se débarrasse pas des mots.

Dans le zen il y a le monde du silence. Vous expérimentez ce monde du silence, vous plongez dedans mais vous n'êtes pas là à vous asseoir et à vous dire : "je ne parle plus".

 

●   Kôan et expérience religieuse.

Il y a une relation entre silence et foi.

1Namu Amida Butsu, Statue of Kuya by Koshoer point : ces deux domaines se recouvrent.

2ème point : pourtant le silence de Dieu n'est pas le silence de l'homme.

3e point : si on pose que l'origine de l'homme est dans la parole, l'origine de Dieu est dans le silence ; et dans le monde du silence de Dieu, il n'y a pas d'antagonisme avec les mots.

4ème point : la prière est le passage des mots vers le silence, en particulier à la messe : « Alléluia…». Dans toute religion et dans la méditation le travail sur les mots a une grande importance…

5e point : que ce soit dans le bouddhisme ou dans le christianisme, tous les mots surgissent du silence. Le silence, c'est notre expérience du MU en zazen. Et quand le Bouddha s'est éveillé, la trame même des mots des sûtras est sortie de sa bouche (noter que sûtra veut dire "fil"), il a réalisé le kenshô (l'éveil) dans le monde du silence. De même pour nous en zazen, il y a le kôan MU et tout un tas d'autres kôans qui surgissent.

En résumé, dans le zazen, le monde du silence est un monde qui est là avant toute séparation entre sujet et objet, entre objectif et subjectif… c'est là qu'il faut se plonger, arrêter toute pensée discriminante. 

Au début du zazen je fais Mu… ensuite c'est MU qui fait MU.

[À ce moment Eizan Rôshi nous a montré une photo d'un moine qui récite le "Namu Amida Butsu", on voit les mots sortir de sa bouche]

 

●   Le samâdhi.

Dans son commentaire du kôan MU, Maître Mumon parle du samâdhi : « C'est comme un muet qui aurait eu un rêve car il sait ce qu'il a vu mais il ne peut en parler à quiconque. » Le samâdhi, il n'y a que vous qui puissiez savoir. 

 Dans la pratique, au début "je" fais "zazen", nous sommes deux ; puis il n'y a plus que zazen qui fait zazen. Voilà où démarre le samâdhi.

Quand on rentre dans le samâdhi, c'est inconscient. S'il y a quelque part cette pensée : « Je rentre en samâdhi », ce n'est pas bon. Si vous dites « Ça y est, j'y suis », ce n'est pas cela car on rentre dans le samâdhi sans savoir que c'est le samâdhi.

Dans cet état il y a unification de l'esprit et il y a négation du petit "moi". On est dans un état de pureté, d'harmonie. C'est de cet état que naît la sagesse-connaissance du Bouddha, et, pour ceux qui sont en samâdhi, il y a cette occasion de l'éveil, le kenshô.

 

Regardez la photo de Miroku bosatsu, le bodhisattva du futur. Son visage, son sourire. Comparez avec le penseur de Rodin.

 

Mirokou Bosatsu, Kyoto, VIIe sJe voudrais vous parler du samâdhi d'un point de vue chrétien. Par le zazen, en samâdhi, il y a un moment de réunion entre l'homme et Dieu.

On peut aborder cette réunion de trois façons :

1ère interprétation : Dieu vient vers l'homme. Ainsi "Emmanuel" veut dire "Dieu avec nous". Il faut alors se débarrasser de la distinction homme/Dieu, mais on ne peut trancher.
2e interprétation : il n'y a pas de différence entre l'homme et Dieu.
3e interprétation : Dieu est premier, l'homme vient ensuite vers lui.

On peut rassembler ces trois points de vue, ils permettent une rencontre entre l'homme et Dieu dans le silence. C'est dans ce silence qu'on peut lire la Bible. C'est dans ce silence qu'on peut parler avec Dieu.

 

Le sourire de Miroku Bosatsu est le salut de l'homme : il l'aide à se débarrasser de sa souffrance. Bien plus qu'une heure d'enseignement, ce sourire va vous aider. Mais voyez tout ce qu'il a fallu de zazen, de souffrances, pour arriver à ce sourire.



[2] Ce récit est en fait un kôan : L'ascèse de Maître Zuigan, kôan 12 du Mumonkan

[3] Ludwig Wittgenstein publia de son vivant son œuvre majeure : le Tractatus logico-philosophicus, dont une première version parut en 1921 à Vienne. Après avoir dit dans une version complétée : « Mes propositions sont élucidantes de la manière suivante : celui qui me comprend les reconnaît comme des non-sens quand il les a utilisées comme des marches pour monter (Il doit pour ainsi dire jeter l'échelle après y être monté) » (6.54).  Il conclut en disant : « Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. » (7) Il dit aussi : «Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. »