Le présent blog donne une place importante à Jean Sulivan, prêtre-écrivain d'origine bretonne. Dans le précédent message, avec des extraits de Le plus petit abîme, nous découvrions l'expérience qu'il a vécue en Inde chez Henri Le Saux (Swami Abishiktananda), un des pionniers du dialogue inter-religieux vécu en immersion. Sulivan y portait également un regard sur les grands moments de sa vie (vie au séminaire de Rennes, prêtre-ouvrier à Boulogne-Billancourt….). Voici maintenant des repères sur l'ensemble de sa vie et de son œuvre ainsi que l'annonce d'un nouveau livre

Voici la liste des articles que j'ai publiés ici et dans un autre blog :

Dans l'espérance d'une parole, hommage à Jean SulivanLivre paru mi-octobre 2020 : Dans l'espérance d'une parole

 Jean Sulivan est mort accidentellement en 1980 et 40 ans après sa mort, les éditions "L'enfance des arbres" lui rendent hommage à travers un recueil de témoignages : Dans l'espérance d'une parole. Le journal Le Monde a autorisé la publication des articles chaleureux qui ont accompagné la sortie de ses livres. Soixante lectrices et lecteurs ont accepté de dire en quoi cette écriture était restée pour eux chant et source, parole essentielle.

  • AUTEURS : Jean SULIVAN – Bernard FEILLET – Henri GUILLEMIN – Jacques MADAULE – Jean ONIMUS – Jacqueline PIATIER – Pierre-Henri SIMON
  • PAROLE D'AMIS : Jean DEBRUYNNE – Jean LEMONNIER – Alessandro PRONZATTO – Joseph GUILLOT
  • TÉMOIGNAGES : Charles AUSTIN – Yolande BARBEDETTE – Maria-Antonietta LA BARBERA – Jean-Yves BELLAY – Geneviève BERTHEZÈNE – Dominique BOIDIN – Jacques BONNADIER – Marie BOTTURI – Brigitte BRENDER – Arnaud CHOUTET – Anne CHUPIN – Michel COOL – Dominique COLLIN – Guy COQ – Dominique DAO HU BAO – Françoise DEROUET-ROUILLÉ – Vincent DOULAIN – Lise-Simone GENDROT – Patrick GORMALLY – Claude GOURE – Christine GUENANTEN – Jean-Claude GUILLEBAUD – Gilles HERLÉDAN – Marie-Laure HERLÉDAN – Christiane KELLER – Corinne KITOUS – Bruno LALONDE – Bernard LAMY – Rémi LANGLAIS – Martin G. LARAMÉE – Jean LAVOUÉ – Malou LE BARS – Marc LEBOUCHER – Paul LEGRAVE – Guy LEGRAND – René LAMAY – Eamon MAHER – Jean MARICHEZ – Robert MIGLIORINI – Hélène MORA – Jacques MUSSET – Colette NYS-MAZURE – Frédéric PAGÈS – René POUJOL – Anne PROUTEAU – Bertrand RÉVILLON – Gabriel RINGLET – Patrice SALIOT – Bernard-Joseph SAMAIN – Robert SCHOLTUS – Anne SIGIER - Geneviève DE SIMONE-CORNET – Pierre TANGUY – Joseph THOMAS – Myriam TONUS – Gérard VINCENT - Marie-Thérèse WEISSE.

Dans l'espérance d'une parole est paru le 15 octobre 2020. Il est en vente à 20 € pour 379 pages (Plus d'informations sur editionslenfancedesarbres.com/j-sulivan)

N B : Ce livre complète les 14 numéros des "Rencontres avec Jean Sulivan" publiées par l'Association des amis de Jean Sulivan de 1985 à 2003. Les références de ces 14 numéros figurent en annexe à la fin de ce message, ainsi que les textes de Jean Sulivan qu'on peut y trouver.

 

 

Regards sur la vie et l'œuvre de Jean Sulivan

 

1) Présentation de J. Sulivan par Christian Bobin publiée en 1992[1]

 

REGARDEZ LES OISEAUX DU CIEL :

ILS NE SÈMENT NI NE MOISSONNENT…

Cette phrase bien sûr n'est pas de Sulivan. Elle est dans un livre, mais avant d'être mise dans ce livre elle a été portée par une voix lumineuse, sur une terre d'oliviers, sous un ciel outremer. Elle reste encore aujourd'hui imprégnée de cette terre, de ce ciel, de cette voix. On la connaît cette phrase, on la connaît par cœur, on pourrait même réciter la suite : ne vous faites pas souci du lendemain, mon père habille les oiseaux et les lys, il trouvera bien de quoi vous vêtir, ne vous tourmentez pas de l'avenir, soyez plutôt comme les oiseaux du ciel ou comme les lys des champs, regardez-les, ils se soumettent au flux de la lumière, au gré du vent, au souffle des événements. Oui cette phrase qui n'est pas de Sulivan mais des Évangiles, cette phrase est pour moi comme le cœur battant de Sulivan, son cœur rouge, coquelicot dans le blé de la voix. Le meilleur de cet homme est là, le plus fin d'un écrivain qui ne vous amène jamais vers lui, qui vous attire toujours à plus que lui – à vous-même, à dieu partout dans l'air. Il y a des écrivains qui sont des maîtres. Sulivan n'était pas un maître, bien plutôt un écolier, un enfant jouant à la balle dans la cour de l'école, longtemps après la fin de la récréation. Il n'entendait rien à la parole qui enseigne. Il entendait tout à la parole qui bouleverse – qui bouleverse d'abord celui qui la prononce. Ce qui est dans ses livres, c'est ce qui est partout dans la nature, dans l'enfance ou le rire : le vrai nom de l'amour, le nom enfantin de l'amour, ce nom qu'inventent les amoureux pour s'appeler, ce cri d'oiseau, cette souveraineté qui manquera toujours aux souverains, cet or des lys, ce bleu du ciel : l'insouciance, l'éternel.

 

2) Itinéraire de Jean Sulivan (pseudonyme de Joseph Lemarchand).

 

Jean Sulivan, L'instant l'éternitéIl est né en 1913 à Montauban-de Bretagne dans une famille d'exploitants agricoles. Son père est tué à la guerre en 1916, en Argonne. Sa mère se remarie en 1919. Il est l'enfant unique issu du premier mariage de sa mère. À partir de 1926 il est pensionnaire au petit séminaire à Châteaugiron. Il dira en 1978 dans L'Instant l'Éternité[2] [abrégé en IE dans la suite] : « La mort de mon père, le remariage de ma mère marquent toute ma vie. C'est pour cela probablement que je n'ai pas un sens social très développé, c'est la solidarité avec la mort du père. […] Il est vrai que je n'avais pas de mère, parce que je l'aimais et qu'elle n'était pas à moi mais à l'homme qu'elle avait épousé après la mort de mon père. J'étais pensionnaire, c'était plus facile pour tout le monde. » (IE, p.20). Pour autant il a de bons souvenirs :

  •  « À la maison, j'avais un coin dans une haie entre deux arbres, j'y allais dormir l'après-midi. C'était mon coin. J'ai gardé les vaches, j'ai eu une enfance de gardien du troupeau. Ce fut un âge merveilleux, on se levait l'été à 4 heures et demi, je passais la plus grande partie de la journée avec les bêtes, avec la rivière. Je dormais, j'emportais des livres qui traînaient et je lisais n'importe quoi jusqu'à ce qu'un prêtre – il s'appelait Jules Codet – fasse attention à moi. J'avais dupliqué son attention et il est arrivé un jour avec une pile de livres de la NRF, des interviews, par un certain Lefèvre, de Péguy, de Claudel. C'est là que j'ai découvert la littérature. Je revois encore le paquet de livres. Plus tard, j'ai su que la démarche de ce prêtre avait été décisive. Je pensais à lui quand j'ai commencé à enseigner. J'aurais voulu tenir une place dans l'avenir de mes élèves ; à mes tout premiers élèves je tenais à apprendre par cœur des pages de Chateaubriand, de Diderot, des poèmes de Verlaine, de Rimbaud, de Francis Jammes… » (IE, p. 10-101)  

De 1932 à 1938 il est au grand séminaire de Rennes dont il garde de bons et de moins bons souvenirs :

  • « La piété m'a donné du plaisir pendant deux ans, jusqu'au moment où je me suis aperçu que je monte le bourrichon. […] J'ai même tenté d'être le meilleur : le premier de cours avec des privilèges, le système pédagogique reposait sur l'émulation, on nous enseignait l'humilité tout en exploitant notre vanité afin de mieux nous gouverner. […] J'en ai joué, il suffisait d'être en tête pour profiter de plus de liberté. J'étais bibliothécaire, j'avais le droit de lire les livres qui ne devaient pas franchir le seuil de la maison, de me promener seul en ville, d'échapper aux balades où les séminaristes allaient en rang, trois par trois, pour éviter les apartés. Je me suis défilé, par la tricherie j'ai inauguré une autre période » (IE p. 43-44).

Ordonné prêtre en 1938, comme il ne fait pas de service militaire, il devient professeur de français au collège Saint-Vincent de Rennes et suit des cours de lettres et de philosophie à l'université, il y décroche une licence de philosophie.

En 1940 Monseigneur Roques devient évêque de Rennes (il sera élevé au rang de cardinal en 1946), il y reste jusqu'en septembre 1964 date de sa mort. Jean Sulivan lui doit beaucoup, il en parle dans Le plus petit abîme[3], et c'est en partie de lui qu'il parle dans la première partie de Mais il y a la mer.

 

 

Une nouvelle figure de clerc naît à la faveur de la Seconde Guerre mondiale (septembre 1939 / septembre 1945), celle des prêtres-ouvriers[4]. En 1941, à l'initiative du cardinal Suhard naît la Mission de France[5]. Dès 1944 Sulivan bénéficie de l’accord de son évêque pour être prêtre-ouvrier. Il sera ouvrier quelques mois (en 1945 ou…) dans l'usine de fonte Salmson de Boulogne-Billancourt. Il en parle dans Le plus petit abîme (cf. Par Jean Sulivan : voyage au cœur de lui-même. Extraits de "Le plus petit abîme")

  • Comme le dit Roger Bichelberger, « Le fils de paysans sympathise avec les collègues au travail et s’applique à trouver de nouvelles et discrètes pratiques pastorales afin de sensibiliser le monde ouvrier au Christ ; mais il comprend aussi ses propres goûts et ses limites et aperçoit la possibilité, voire la nécessité, d’être prêtre d’une autre façon dans le monde des idées et de la communication qui est en train de devenir le sien.[6] »

En 1945 il est professeur de philosophie à Rennes. Il fonde Renaissance spirituelle, un centre de conférences, et en décembre 1945  La Chambre noire, cinéma d'art et essai. En juin 1946 il rédige son premier éditorial dans le quotidien La Voix de l'Ouest.

De 1947 à 1949 il est aumônier des étudiants de la faculté des Lettres de Rennes[7] et de la JEC, mais conserve ses activités au collège Saint-Vincent. En 1949, ses succès déclenchent des critiques et des jalousies (bourgeoisie conservatrice et clergé dans le rang), et il démissionne de l'aumônerie[8].

Son évêque le décharge de ses fonctions et lui laisse la liberté de développer ses activités culturelles. Comme le dit Jean Lemonnier : « Il n'enseignait plus beaucoup, une conférence par semaine aux élèves de philo et à ceux qui préparaient Saint-Cyr et HEC.[9] »

  • Devenu « responsable d'une publication, le mensuel Dialogues Ouest, du "centre de la Renaissance spirituelle" qui a pu accueillir de fameux conférenciers (Emmanuel Mounier, Gabriel Marcel...), et d'un ciné-club vivant à Rennes (la Chambre Noire), l'abbé gravite en quelque sorte autour du pouvoir et rencontre les agents qui le composent. Deux hommes jouent ici un rôle fondamental dans l'itinéraire de Jean Sulivan, le chanoine Bonnelière, son ancien directeur à Saint-Vincent de Rennes, et directeur diocésain de l'enseignement catholique, et surtout le chancelier de l'archevêché, Raymond Macé. Ce dernier… peut être considéré comme le père spirituel de l'écrivain. » (Frédéric Le Moigne[10])

À propos du collège Saint-Vincent il disait ceci : « Quand je m'occupais d'activités culturelles et des étudiants (après avoir quitté l'enseignement), je continuais à fréquenter le collège : j'y prenais mes repas, je jouais à la belote, j'y faisais une partie de boule » (IE, p. 96) ; et pour Raymond Macé (secrétaire de l'archevêché de 1934 à 1967, mort en 1972) : « Un prêtre qui était secrétaire du cardinal de Rennes – et que j'ai appelé Manuel Campos dans Mais il y a la mer – a eu sur moi une très grande influence. C'était un malade, toujours menacé à cause d'une malformation cardiaque. Toute sa force était intérieure, comme si la vie s'était concentrée au service de l'esprit, et cela se percevait d'une manière physique. Aucun signe particulier, ni le regard, ni la voix, mais il existait » (IE, p. 54). Dans Rencontres avec Jean Sulivan n°13 il y a un fac similé d'une lettre étonnante de Sulivan qui lui est adressée, elle est parsemée de dessins

Dans Dialogues-Ouest qu'il a créé fin 1949, Sulivan signe ses articles sous divers pseudonymes : Jean des Houches, A. Emry, Jacques Moreuil. Il abandonne ce journal en 1954 suite à des attaques.

Dans ces années-là il a deux gros accidents de moto. « Deux fois, la mort l'agrippe puis lâche prise. Deux comas dont il revient, le visage cabossé mais avec un autre regard » (Claude Lebrun, Invitation à Jean Sulivan, p. 17) :

  • « Après un coma – dans l'expérience, pour ainsi dire, sa propre mort –, quand on émerge, on vit un moment très particulier qui n'est ni la vie, ni la mort : tu découvres que tu étais déjà absent. Tu entends des voix et tu souris en dedans. Aux Indes, j'ai retrouvé une impression du même ordre, non pas après un accident mais le long du fleuve Kavéry ; sans savoir ni pourquoi ni comment, une espèce de grâce vous tombe dessus. C'est un privilège, inutile de le chercher : tu te sais en sursis. Tout peut alors arriver, l'ambition n'est plus l'ambition, tu es guéri des sentiments ordinaires, tu t'amuses de ce qui t'arrive. Tu jouis de l'instant, de n'importe quoi : un rayon de soleil sur un arbre, l'hiver, un merle sur une pelouse, un visage. Tu es entré dans l'écoulement du temps sans rien retenir pour toi, c'est l'agrippement qui cesse. Mes personnages ont ce privilège jamais acquis, il survient quel que soit l'âge et fait des hommes plus libres. Il y a quelque part un royaume et tu te sens en exil dès que ces heures privilégiées sont passées. Tu t'en souviens et tu espères qu'elles reviendront, elles sont l'instant-éternité. Le royaume est cette capacité d'habiter l'instant, d'être présent, avec tout ce que la présence suppose de mort, de fragilité. Mais tu es présent. » (IE, p. 78-79)[11].

En 1958, Jean Sulivan a 45 ans lorsqu'il publie sous ce pseudonyme son premier livre, Le Voyage intérieur. Désormais il se consacre uniquement à l'écriture et publiera un à deux livres par an.

On peut noter que le Concile Vatican II commence le 11 octobre 1962 (il finira le 8 décembre 1965), cela bouleverse un peu la vie de l'Église !

En décembre 1963 Sulivan va en Inde pour quelques mois. Son voyage est organisé en partie par le P. Raymond Macé puisque celui-ci est ami d'Henri Le Saux, et en octobre demande à Le Saux d'accueillir Jean Sulivan dans son ashram qui est situé à la pointe sud de l'Inde. D'origine bretonne Henri Le Saux est moine bénédictin et swami hindou, ayant pris le nom de Swami Abhishiktananda, et Sulivan l'appelle Abhis. Dans Le plus petit abîme écrit un an plus tard, il parle de son voyage : « C'est une sorte d'anti-reportage aux Indes qui se transforme en une incursion en moi-même […]  » et il avoue : « Je suis né en Inde du Sud, au bord d'un fleuve. Je sais dans mes os que je marche vers l'ultime naissance dans l'inconnu pour lequel il n'est plus de mots, parce qu'il n'y a plus ni objet, ni regard, ni spectacle, parce qu'il est notre être même »[12].

Jean Sulivan, Mais il y a la merEn Octobre 1964, Sulivan publie Mais il y a la mer qui lui vaut le Grand Prix Catholique de Littérature[13]. C'est la notoriété (45 000 lecteurs pour ce livre).  

En juillet 1965, sa mère meurt en refusant les "consolations" de la religion. Cela marque une nouvelle étape. En 1978 il confie à B. Feillet :

  • « J'ai passablement étouffé dans le monde clos que représente un village, ensuite une ville. J'ai vu qu'il fallait se déraciner, je le crois encore. Une des forces les plus merveilleuses et les plus terribles, c'est la force maternelle. Et même quand la mère est morte, le combat contre elle n'est pas terminé. Devenir adulte est la victoire d'un homme qui a réussi non pas à  refouler cette force, mais à la surmonter pour y puiser l'énergie de créer. » (IE, p. 35-36).

Son écriture change en 1965 à partir du livre Le plus petit abîme. Dans sa rencontre avec Bernard Feillet en 1978 il en signale plusieurs raisons :

  • « Je rêvais d'une écriture très serrée, miroitante et lisse – je crois l'avoir recherchée. J'ai essayé avec Mais il y a la mer. À partir de mon second livre chez Gallimard, Le plus petit abîme, ça c'est cassé. Quelque chose est intervenu, qui était de l'ordre de la parole et qui ne supportait pas une certaine esthétique. Dès ce moment-là mes livres n'ont plus été des objets esthétiques, ils ont été le support d'une parole. Pour moi c'est l'expérience fondamentale. J'étais parti pour faire une chose et j'en ai fait une autre, parce que j'étais ce que je suis. […] La découverte que j'ai faite, et sans laquelle je n'aurais pas eu la prétention de continuer à écrire,  est qu'à partir de Mais il y a la mer, j'ai eu beaucoup d'amis inconnus, reçu des lettres, des signes de présence.  Le plus petit abîme, Je t'aime ô éternité, et surtout Devance tout adieu (sur la vie et la mort de ma mère), ont créé une sorte de connivence entre moi et des gens très simples. » (IE, p. 8-14)

Peu après il s'installe définitivement à Paris. Il y est donc en mai 1968, mais il avait auparavant remis deux livres prémonitoires à son éditeur : Consolation de la nuit le 2 février 1968, et Les mots à la gorge le 29 avril (moins de 8 jours avant les barricades). Vivre à Paris est une nouvelle rupture :

  • « Autrefois j'étais entouré, reconnu : le séminaire, la ville de Rennes où j'étais un notable comme aumônier d'étudiants, animateur d'œuvres culturelles et d'un cinéma d'essai, directeur d'un journal, tout cela était le substitut de la mère. À Paris je me suis retrouvé seul ; j'ai voyagé, pendant plusieurs années j'ai roulé ma bosse. La solitude c'est terrible, il faut se suffire à soi-même » (IE, p. 37).

En 1971 il fonde et dirige la collection "Voies ouvertes" chez Gallimard, puis en 1978 la collection "Connivence" chez Desclée de Brouwer.

  • « Des hommes existent qui… sont comme des étrangers parmi les ruines anciennes et nouvelles. Ils ont creusé leurs souterrains. Le temps venu leur parole est entendue. J'ai tenté de donner la parole à quelques-uns. Ils viennent d'horizons différents, ils sont très divers, plus ou moins difficiles d'accès, hors des âges et des idéologies. Ce n'est pas impunément que j'ai rencontré Marcel Jousse, Jean Grosjean, Michel de Certeau, Maurice Bellet, Jean Déchanet, Bernard Ronze, Stanislas Breton, et un jeune homme nommé Maître Eckhart, et d'autres, Olivier Rabut par exemple, tous leurs complices que je ne peux dénoncer ici. » (IE, p. 84).

Il écrit des chroniques « Paroles du passant » dans la revue Panorama et rédige un bloc-notes dans Messages, revue du Secours Catholique. Les deux deviendront des livres après sa mort.

Renversé par une voiture à Paris, il meurt une semaine plus tard le 16 février 1980.

 

Il avait fait sien ce texte de Rilke :

  • Devance tout adieu, comme s'il était derrière toi,
    Comme l'hiver maintenant qui s'en va.
    Car entre les hivers, il en est un sans fin
    Tel que ton cœur, s'il y survit, surmonte tout.
            (Sonnets à Orphée XIII, deuxième partie, trad. Michel de Maule)

 

3) L'œuvre de Jean Sulivan[14]

 En vingt-deux ans il a écrit presque trente livres, la plupart chez Gallimard (cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Sulivan), certains existent en ebook ou pdf. Comme il le dit dans L'instant l'éternité :

  • « Mes livres ne sont pas faits pour être lus à la file. Le livre arrive comme une parole pour quelqu'un et demande son espace. Je n'ai écrit qu'un seul livre et ce qui est dit reste encore à dire » (p. 9)
  • « Mes textes demandent à être lus avec les lèvres et non avec les yeux, entendus à voix haute, pour le rythme et le silence, afin d'y prendre place avec son corps, une lecture-respiration. Un journaliste m'avait invité à déjeuner et au moment où nous nous mettions à table, je l'entends qui récitait des passages de Matinales. Il me dit : “Je ne sais pas pourquoi, quand je suis mal en point, je récite des trucs…” Cette manière de se laisser traverser par des paroles comme un souffle dont on ne sent ni d'où il vient ni où il va, sans s'arrêter au texte, c'est comme cela qu'il faudrait entendre l'Évangile. Il passe pour nous cet Évangile, reste présent dans une traduction. S'il y a une révélation, elle est là, rien ne l'arrête – même pas les mots, malgré eux le messager arrive jusqu'à nous. « Femme, crois-moi, l'heure vient. » […] La rencontre autour du puits est une image pour dire l'attente et la découverte de ces inconnus que nous sommes pour nous-mêmes. Chacun s'ignore soi-même, tant que la parole du fond des êtres ne monte jusqu'à sa soif » (p. 29-30)

 

Jean Sulivan, Joie erranteSon œuvre comprend des ouvrages que l'on pourrait regrouper comme suit.

Entre 1958 et 1963, il y a les premiers essais, Provocation et Ligne de crête, puis les textes qui affirment l'identité peu à peu conquise : Le voyage intérieur, Bonheur des rebelles, Paradoxe et scandale[15], Du côté de l'ombre.

Fin 1963 – début 1964 il va en Inde, puis sa mère meurt en 1965.

En 1964 paraît Mais il y a la mer qui lui vaut la notoriété, puis ensuite le style change (voir ce qu'il dit dans le 2°)

Entre 1965 et 1970 viennent les "histoires" aux titres multiples et évocateurs : Le plus petit abîme, Car je t'aime, ô éternité, Devance tout adieu... Il s'agit d'histoires-paraboles qui racontent des êtres saisis par l'essentiel et qui deviennent signes de contradiction au milieu du monde et des leurs.

De tels êtres, on en retrouvera encore dans la dernière partie de l'œuvre de Jean SULIVAN, qui va de 1974 à 1980, mais dans une seule histoire-parabole publiée un peu comme par mégarde en 1979 et qui s'intitule Quelque temps dans la vie de Jude et Cie. Tous les autres écrits de cette époque relèvent de genres variés, tels le journal, l'essai, la nouvelle... Un seul écrit plus spécifique se détache, d'ailleurs publié en 1971 : Petite littérature individuelle.

En 1974, Jean SULIVAN publie Joie errante, roman dont l'action se situe à New-York où Jean Sulivan était allé en 1970. C'est un livre à l'expression neuve, inédite, et qui inaugure un genre nouveau. C'est le livre de la foi-désespoir de notre auteur. Puis vient, en 1975, Je veux battre le tambour qui regroupe tout un lot de récits ; Matinales, qui est un itinéraire spirituel, paraît en 1976, avant La traversée des illusions. À l'étude de Henri Guillemin, Sulivan ou la parole libératrice, publiée en 1977, notre auteur ajoute un essai bref et concis, Passez les passants, qui serait son dernier écrit s'il ne nous avait laissé le manuscrit de deux textes qui ne paraîtront qu'après sa mort accidentelle : L'exode, publié au printemps 1980 comme une sorte de testament, et L'écart et l'alliance, publié en 1981. Ce dernier ouvrage contient les ultimes notes de ses carnets. En voici une, que je vous livre :

      “Ne craignez pas pour ceux que vous laissez. Votre mort en les blessant va les mettre au monde”.

 

 

ANNEXE

Les 14 numéros des "Rencontres avec Jean Sulivan"

 

Rencontres avec Jean Sulivan n° 13L'Association des Amis de Jean Sulivan, fondée en 1985 et présidée par Édith Delos, a publié 14 numéros de sa revue Rencontres avec Jean Sulivan (1985-2003). La dissolution de l'association, estimée nécessaire, a été prononcée lors de sa dernière assemblée générale en novembre 2010. Édith Delos qui était légataire de Jean Sulivan est décédée en mai 2011.

Comité de patronage : Jacques de Bourbon Busset, Laurence de Boubon Busset, Jean Bousquet, Henri Guillemin, Lucien Guissard, Jacques Madaule, Jean-Claude Renard.
Comité de rédaction : Edith Delos, Patrick Gormally, Claude Goure, Raymond Jean, Joseph Majault, Georges Morel, Bruno Ribes.
 Participations de : Catherine Baker, Madeleine Barthélemy-Madaule, Roger Bichelberger, Michel Billon, Pierre de Boisdeffre, Philippe Bosser, Marie Botturi, Jacques de Bourbon Busset, Michel Bressolette, René Bureau, Jean Cardonnel, Michel Carta, François Chalet, Patrick Cloux, Jean Debruyne, Yvonne Decaris, Jean Déchanet, Maurice Deleforge, Guy Deleury, Geneviève Esmenjaud, Jérôme Garcin, Chantal Gaillard, Marc Gilet, Anny Goetzmann, Patrick Gormally, Claude Goure, Eugène Guillevic, Lucien Guissard, Raymond Jean, Christiane Keller, André Laudouze, Christiane Laurens, Jean Lavoué, Antoine-Marie Leclercq, Marcel Lorgeou, Jacques Madaule, Joseph Majault, Gilbert Maksud, Jean Mambrino, Docteur Henri Massot, Georges Morel, Jean Omnius, Frédéric Pagès, Jean-Marie Petitclerc, Yves Prigent, Maurice Recan, Jean-Claude Renard, Jean-René Rouzé, Alain Saury, Michel Sevines, Jean Sullivan, Monique Thomas, Philippe Vercoustre, Gérard Vincent, etc.

  • Rencontres avec Jean Sulivan, n° 1, septembre 1985 [107 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n° 2, octobre 1986 [152 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°3, septembre 1987 [152 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°4, août 1988 [170 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°5 – 12 années de critique littéraire 1968 / 1979  –  janvier 1991 [157 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°6 – Jean Sulivan et cinéma. Passer la ligne. – avril 1992 [145 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°7 – Croyance Incroyance  – avril 1992 [128 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°8 – Pouvoirs pouvoir  – novembre 1994. [119 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°9 – Chant, Parole, Ecriture  –  novembre 1995. [120 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°10 – « La Mort solaire » –  novembre 1998. [117 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°11 – « Actes du colloque d'Irlande, octobre 1998 » – Octobre 1999. [189 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°12 – « Les Marges » – novembre 2000. [160 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°13 –  Sulivan et l'intériorité – octobre 2002. [176 p.]
  • Rencontres avec Jean Sulivan, n°14 – « D'hier à aujourd'hui : Matinales, Itinéraire spirituel » –  novembre 2003. [140 p.]

 

À noter, les textes de Jean Sulivan qui y figurent :

  • "Qui êtes-vous, Jean Sulivan ?" Conférence de Jean Sulivan (Rencontres n°2).
  • "La parole inachevée", interview de Jean Sulivan par Marie-Thérèse Maltèse (TF1 - 24 septembre 1978) (Rencontres n°3).
  • Correspondances de Jean Sulivan : Lettres à la môme Anne, Lettres à Jean-Claude Renard (Rencontres n°3).
  • 12 années de critique littéraire 1968 / 1979 parues dans Le Monde (Rencontres n°5).
  • Écrits de Jean Sulivan sur le cinéma (Rencontres n°6).
  •  "Dans l'espérance d'une parole", article paru dans Le Monde du 18 septembre 1965 à propos du Concile Vatican II qui venait de se terminer. (Rencontres n° 7)
  • "Le plus court chemin", article datant de 1951 paru dans Ouest-France, signé Jean des Houches (Rencontres n°8).
  • Lettre à Michel et Renée Testard ; lettre à Jacques Madaule ; lettre à Madame Madaule (Rencontres n° 9)
  • "Blessure d'absolu", préface à L'Instant de Roger Munier. (Rencontres n° 9)
  • Postface de Mémoire vivante, vie et œuvre de Marcel Jousse par Gabrielle Baron. (Rencontres n° 9)
  • Entretien avec Louis Martin. (Rencontre n° 9)
  • Plusieurs courts textes (Dialogues-ouest…) (Rencontres n° 10)
  • Dessins et correspondance inédits de Jean Sulivan (Rencontres n° 11)


[1] Texte publié dans CROYANCE INCROYANCE Rencontres avec Jean Sulivan n° 7, Association des amis de Jean Sulivan, p. 56.

[2] L'instant l'éternité : Bernard Feillet interroge Jean Sulivan, Paris, Le Centurion, 1978, p. 20.

[3] « C'est ainsi que j'ai pu lire Maritain, Gilson, Gabriel Marcel, Heidegger, Kierkegaard, Claudel, Lubac, Montcheuil, Congar et quelques autres. » (Le plus petit abîme, p. 225)

[4] « Les "brassages" (captivité, déportation, réquisition) de la guerre d’une part, qui contraignent des millions d’hommes à sortir de leurs cadres de vie et de référence et à effectuer, en France comme en Allemagne, des rencontres lourdes de remises en cause avec ceux qui ne partagent pas leurs convictions, l’appel d’air, d’autre part, que représentent l’effondrement de la République et la mise en place d’un régime qui promet de reconstruire le pays sur des bases auxquelles nombre de militants catholiques se croient, du moins les premières années, appelés à coopérer avant, pour beaucoup, de s’éloigner, voire de se rallier aux idéaux de la Résistance, vont déplacer les lignes de fracture de l’avant-guerre. » (Tangi Cavalin, "Partir sans esprit de retour : les missionnaires au travail, d’utopie missionnaire en hétérotopie ouvrière", https://doi.org/10.4000/chrhc.5517)

[5] En 1942, Jacques Loew est le premier prêtre en France à travailler comme ouvrier en tant que docker au port de Marseille. En juillet 1943: fondation de la Mission de Paris par le cardinal Emmanuel Suhard, c'est de lui que dépendait peut-être jean Sulivan.. Le mouvement des prêtres-ouvriers sera condamné par Pie XII en 1954. Après le concile Vatican II (1965), Paul VI l'autorisa à nouveau.

[6] Extrait de l'article paru en 1985, "Jean Sulivan un écrivain à la croisée des chemins" de Roger BICHELBERGER (http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/34404). Jean Sulivan a travaillé quelques mois dans l'usine de fonte de Salmson à Boulogne-Billancourt, il raconte cette expérience d'ouvrier dans Le plus petit abîme, Gallimard, 1965, p. 242-245.

[7] Cf. Yohann Abiven dans Jean Sulivan, L'écriture insurgée, Ed. Apogée, 2007, p. 28-29.

[8] Ibid.

[9] Ibid. p. 99

[10] Extrait de Frédéric Le Moigne, "Littérature et histoire : le cardinal Roques et Jean Sulivan", Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, https://www.persee.fr/doc/abpo_0399-0826_1998_num_105_3_3996

[11] Voir aussi "Jean Sulivan, mon frère" par Maurice Recan dans Rencontres avec Jean Sulivan n° 4, p. 153-154.

[12] Le plus petit abîme, p. 176. La rencontre avec Henri le Saux est relatée dans Le plus petit abîme, de larges extraits figurent dans Séjour de Jean Sulivan chez H. Le Saux en Inde, 1963. Extraits du "Plus petit abîme" précédés d'un article de Guy Deleury. Surtout pour ce qui concerne la figure d'H Le Saux et dans       pour ce qui concerne surtout l'expérience de Sulivan lui-même

[13] À noter que c'est Daniel-Rops qui porte l'enthousiasme du jury du grand Prix catholique de littérature en 1964 vers le roman de Jean Sulivan.

[14] Cette présentation comporte en deuxième partie une longue citation de l'article de Roger BICHELBERGER, voir note 4.

[15] Paradoxe et scandale (publié en 1962) a été réédité dans Dieu au-delà de Dieu en 1968. Voir des extraits dans Par Jean Sulivan. Le langage paradoxal de l'Évangile : extraits de "Dieu au-delà de Dieu".