Le 26 juin 2004, Jacques Breton célébrait avec Assise des 50 ans de sacerdoce. Cette fête fut un grand moment de joie, de ferveur, de rencontres chaleureuses. Vers 17 h dans l'église de Magny-en-Vexin, l'assemblée est nombreuse. Mgr D'Ornellas, évêque auxiliaire de Paris, est venu spécialement pour présider la cérémonie qu'il introduit par quelques mots chaleureux et fraternels. La cérémonie se déroule dans une atmosphère à la fois de sérénité et de solennité avec émotion, Jacques Breton exprime dans une vibrante homélie sa joie d'être prêtre. Voici cette homélie[1].

 

Célébration du Jubilé à Magny-en-Vexin

Homélie de Jacques Breton

 

J Breton, homélie, Jubilé 2004

Soyez dans la joie ! Je voudrais qu'au cours de cette Eucharistie la joie qui m'habite puisse vous traverser, et que vous aussi vous soyez habités par la joie. Car la joie, c'est le plus grand bienfait que le Seigneur puisse nous donner. Et ma joie a plusieurs raisons. Elle se manifeste en moi aujourd'hui,d'abord bien sûr grâce à votre présence : de voir en face de moi, à côté de moi tous ceux que j'ai presque le plus aimés, ceux avec qui j'ai cheminé, ceux avec qui j'ai œuvré, et de savoir que vous êtes là, c'est un immense cadeau que le Seigneur me fait. Il y a aussi tous ceux qui n'ont pas pu venir et qui le regrettent : tous les jours je reçois de nombreuses lettres.

Ma joie, c'est la présence de l'évêque qui a accepté de me consacrer un peu de son temps pour venir ici, et qui me rappelle justement mon sacerdoce, car ce sacerdoce je l'ai reçu d'un évêque. Et ma joie est aussi, bien sûr, de renouveler cette ordination que j'ai reçue il y a cinquante ans. D'autant plus qu'à cet âge-là j'étais encore très peu préparé à recevoir ce sacrement. La raison en est que j'ai eu une enfance difficile (j'ai été orphelin jeune), une adolescence encore plus difficile. Je ne désirais qu'une chose, c'était de me consacrer au Seigneur, car j'en avais fait l'expérience. Mais où aller et comment ?

Le séminaire permet d'étudier sa vocation. A la fin de mon séminaire, au bout de six ans, il fallait que je fasse un choix. Heureusement les Oratoriens que je connaissais bien m'accueillaient et voulaient bien m'introduire dans leur famille spirituelle pour que j'y assume mon sacerdoce. Or deux jours avant mon ordination je reçois un mot de l'archevêque me disant : "Pas question que vous entriez à l'Oratoire, nous avons besoin de vous au diocèse".

Cela a été très dur, car ce qui me paralysait, c'était une très grande timidité. J'ai été ordonné prêtre malgré tout, car j'étais sur le chemin. J'arrive donc dans la paroisse où j'ai été ordonné, celle d'ailleurs où je suis né. Le curé était tombé malade deux jours avant, le vicaire complètement épuisé me dit : "Ce soir, je pars me reposer, demain, vous allez prendre la responsabilité de la paroisse". Catastrophe ! Moi qui ne savais faire ni un mariage ni un enterrement ou quoi que ce soit, je me suis trouvé responsable d'une paroisse ! Et ce n'était pas fini, car au bout d'un temps de vacances (j'en ai pris quand même), je me présente à l'endroit où j'étais nommé, vicaire dans une paroisse au sud de Paris, et là le curé me dit : "Maintenant je prends mes vacances". Et je me suis retrouvé encore responsable d'une paroisse, alors que déjà les premiers sermons me mettaient complètement en transe ! Mais impossible d'y échapper, il a fallu que je passe par là.

Je crois que le Seigneur nous fait prendre des voies auxquelles on ne s'attend pas du tout. Il n'essaie pas de combler nos attentes un peu trop simples, trop superficielles. Ce qu'il veut, c'est nous forger de l'intérieur. Le Seigneur m'a forgé, car ce n'était pas fini ! Au bout de trois ans j'ai été nommé aumônier au lycée Henri IV. Moi qui souhaitais une vie contemplative, avoir du temps pour moi... Là, 500 jeunes dont je devais m'occuper toutes les semaines, 35 heures de cours, des réunions tous les jours, des entretiens, eh bien je peux vous dire qu'en cinq ans je n'ai pas eu une journée de vacances. Le Seigneur est dur parfois, mais je crois qu'il sait ce qu'il fait. Il fallait absolument qu'il m'aide à sortir de ma névrose, car j'étais trop enfermé, c'est sûr.

Et ça a continué ! Moi qui avais un peu peur de la "gent féminine", je reçois un papier me disant : "On vous nomme aumônier d'un collège de jeunes filles"!

Ensuite le lycée Saint-Louis… Je suis tombé en plein mai 68. Saint-Louis est en face de la Sorbonne, et j'ai vécu tout cela très fortement.

 

Finalement je me suis dit : il faut quand même que j'entre dans l'expérience de Dieu. Heureusement j'avais des liens très forts avec le Carmel, j'ai pu entrer dans une fraternité de carmes, ce qui m'a permis d'avancer et progresser un peu sur ce chemin.

Mais je veux vous dire que les grâces que j'ai reçues, ce sont toutes les rencontres que j'ai faites, car le Seigneur mettait toujours sur ma route la personne qui pouvait m'aider à faire un pas.

La première personne, c'était un jésuite très connu pour le discernement spirituel, et il m'a beaucoup aidé, il m'a fait connaître la spiritualité ignatienne – les exercices de Saint Ignace – et c'était excellent pour moi.

Ensuite le père carme qui m'a fait rentrer au Carmel, où j'ai fait un an de noviciat.

Puis j'ai rencontré quelqu'un d'extraordinaire pour moi, l'évêque d'Orléans, Monseigneur Riobé[2], qui m'a soutenu dans la vie érémitique où je suis entré pour quatre ans.

Et ce n'était pas fini, car j'allais rencontrer aussi un homme, un sage de la Forêt-Noire, qui s'appelait Graf Dürckheim[3]. Il m'a aidé à creuser en moi, à faire ma lessive intérieure, à nettoyer ce qui m'encombrait, toute cette enfance, cette adolescence. J'ai pu réaliser davantage l'unité intérieure. Grâce à lui, j'ai été initié au zen, ce qui m'a valu de participer à un échange spirituel organisé par le Vatican qui m'a permis d'entrer dans un monastère bouddhiste au Japon. Je suis toujours très lié à ce monastère.

Cette rencontre avec le bouddhisme a été pour moi réellement une étape très importante. Parce qu'elle m'a aidé à intérioriser davantage ma foi, mais surtout à la purifier et à garder l'essentiel.

J'ai rencontré ensuite Maître Noro qui m'a introduit dans le kinomichi[4], pour faire le lien, la relation entre le corps et l'esprit et cette énergie profonde qui peu à peu m'a animé.

 

Et puis le Centre Assise ! Le Centre Assise, j'en suis peut-être responsable, j'aide les autres à cheminer, mais les autres aussi m'aident, nous cheminons ensemble.

Eh bien je peux dire qu'aujourd'hui, en préparant cette cérémonie, je prends conscience davantage de la grâce immense qui m'a été faite il y a cinquante ans. À travers mes difficultés, mes pauvretés, tout ce que j'ai pu traverser, les épreuves que j'ai pu passer, les joies aussi bien sûr, j'ai tellement pris conscience que la vie n'avait de sens que si on était animé de l'intérieur par l'Esprit. Et là maintenant, plus que jamais, je sens réellement ma pauvreté, mon dénuement, mais je me rappelle ce que j'ai reçu, que l'évêque m'a imposé les mains – et si j'osais, je lui demanderais aujourd'hui de m'imposer une nouvelle fois les mains – et qu'il a fait passer à travers moi ce qu'il avait reçu des évêques précédents et des apôtres.

Au fond, je dirais que cette transmission s'est faite au cours des siècles pour pouvoir petit à petit venir jusqu'à moi. Qu'est-ce que cette transmission ? Eh bien, c'est la Parole de Dieu. Je crois que le Christ est réellement la Parole de Dieu, celui qui nous fait connaître ce qu'est Dieu, ce qu'est l'homme, celui qui nous introduit dans la vérité profonde. Cette Parole s'est transmise aux apôtres, elle est venue jusqu'à moi.

 

Aujourd'hui justement, dans cette liturgie que je célèbre en communion avec mon évêque, j'ai la certitude profonde que l'Esprit parle à travers moi, à travers mes pauvres mots, à travers mon corps qui est encore un peu trop opaque. À travers les mots que je prononce, les gestes que je fais, c'est toute la vie de Dieu qui passe. La Parole de Dieu est porteuse de vie, elle est porteuse d'énergie, elle est porteuse de lumière, elle est porteuse d'amour. C'est cette Parole qui m'a été transmise et que moi-même je dois transmettre.

C'est pour cela que lorsque le prêtre dit : "Je te pardonne tous tes péchés", ce n'est pas Jacques Breton, c'est le Christ à travers Jacques qui va transmettre cet amour miséricordieux du Seigneur qui vient jusqu'à vous pour vous dire : "Je te pardonne". Et encore, quand je prononce à la messe cette Parole magnifique : "Ceci est mon Corps" : à travers ces mots tout simples, à travers moi, la présence du Christ se réalise totalement dans le pain et le vin. C'est cela ma grande joie, de pouvoir davantage rendre présente, rendre plus vraie cette Parole qui a été transmise pendant des siècles et qui parfois s'affadit. Savoir que nous pouvons, à travers nos pauvres gestes, transmettre, communiquer cette Parole divine capable de restaurer, capable de recréer, capable de construire l'humanité nouvelle.

 

Cette joie, je l'ai reçue, et aujourd'hui, j'ai l'impression que je suis prêtre réellement, jeune prêtre, oui, pourquoi pas, et que c'est une étape dans ma vie. Il n'y a pas d'âge, vous voyez, parce que cette jeunesse, elle est toujours en nous, et nous avons à la développer, à la construire. Aussi, ce que je voudrais vous dire aujourd'hui, qui me paraît essentiel, c'est que tous, nous sommes porteurs de cette Parole de Dieu. Elle est au cœur de nous-mêmes, et trop souvent dans nos chemins quels qu'ils soient, dans notre quotidien, nous nous laissons tellement prendre par toutes sortes d'idées, d'images, de peurs, d'oublis, toutes sortes de choses. Nous sommes empoisonnés par tout un ensemble de pensées, de sentiments, qui nous empêchent de vivre. Eh bien, c'est un petit peu comme la goutte d'eau à laquelle on s'accroche. On a peur qu'elle tombe : "Qu'est-ce que je vais devenir si elle tombe ?" Et on passe à côté de l'essentiel : au fond de vous, il y a un océan de paix, un océan de vie, un océan d'amour. Il est au cœur de vous-même.

C'est à cela que nous avons à nous ouvrir petit à petit. Nous pouvons réellement nous ouvrir à cette source que chacun porte en soi, et qui est porteuse de tout ce qui peut nous aider à grandir, à nous développer, à nous construire. Elle est là cette source, et on passe à côté de cet essentiel.

Il ne s'agit pas simplement de faire des choses, de dire des choses – on en dit beaucoup – mais de savoir respirer à tout instant, dire un oui vrai à ce Souffle intérieur qui est là, en vous-même, à ce Souffle qui va peut-être transformer votre existence et lui donner un sens, quel que soit votre âge.

 

Au fond, ce qui nous caractérise tous, c'est qu'il y a en nous une Présence d'amour. J'ai tenu à lire cet évangile (Jn 21-15-19), car c'est cette présence d'un amour fort qui nous permet de vaincre en nous toutes nos résistances, toutes nos peurs, et qui permet un jour – comme je crois l'être aujourd'hui – d'être un véritable homme, à part entière, capable de vous parler simplement, sans rien, sans papier ! pour pouvoir vous dire l'essentiel : croire que cet amour est en chacun de nous. C'est lui qui petit à petit vous permet de vaincre votre égoïsme, votre individualisme, tout ce qui vous enferme, tout ce qui vous replie sur vous-même, pour vous ouvrir à tout ce monde qui nous entoure, plutôt que de rester uniquement sur la négativité. Savoir qu'à travers toutes les sciences, les techniques, les conflits, les guerres, eh bien l'amour est là, capable de surmonter tous nos conflits.

Alors je voudrais que ce souffle de l'Esprit vienne réellement jusqu'à vous, envahisse votre cœur. Et vous verrez que si vous ouvrez votre cœur à cet amour, alors votre vie se transformera, et vous vous sentirez responsables bien davantage de cette humanité, au lieu d'être simplement à la regarder de loin et à avoir peur. Je voudrais qu'au cours de cette eucharistie où je célèbre mes cinquante ans de sacerdoce, vous voyiez en moi un jeune prêtre qui essaie petit à petit d'aider davantage les personnes à communiquer cet amour. C'est pour cela que le prêtre n'est pas au-dessus, il est avec vous parce qu'il partage avec vous cette même donnée fondamentale : "Est-ce tu m'aimes, Pierre ? Jacques, m'aimes-tu ? Est-ce que tu es capable de m'aimer vraiment ? C'est là l'essentiel.

 

Annexe : L'évangile lu lors de l'Eucharistie : Jean 21, 15-19

Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il lui répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime.» Jésus lui dit : « Pais mes agneaux.» Il lui dit à nouveau, une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » — « Oui, Seigneur, lui dit-il, tu sais que je t'aime.» Jésus lui dit : « Pais mes brebis.» Il lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » Pierre fut peiné de ce qu'il eût dit pour la troisième fois : « M'aimes-tu ? », et il lui dit : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t'aime.» Jésus lui dit : « Pais mes brebis. En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas.» Il signifiait, en parlant ainsi, le genre de mort par lequel Pierre devrait glorifier Dieu. Ayant dit cela, il lui dit :"Suis-moi".

 



[1] Texte recueilli à partir d'un enregistrement.

[2] Voir ce que Jacques Breton dit de la visite de Mgr Riobé chez Graf Dürckheim dans Mémoire éternelle pour Graf Dürckheim : Témoignage de Jacques Breton  .

[3] Cf la note précédente.

[4] Maître Masamichi Noro a créé le ki-no-michi (voie du ki), un art du mouvement, à partir de l'aikidô de Maître Ueshiba Morihei et de pratiques corporelles occidentales. Sur le kinomichi voir les articles dans le tag kinomichi.