Comme le dit Jacques Breton :

« L'homme vit dans un espace limité et aspire à des espaces infinis où il pourrait se dilater. Si par notre corps nous occupons un certain lieu, nous ne pouvons être en différents endroits à la fois. […] Certes le corps ne se limite pas à son aspect physique. Il possède un certain rayonnement qui élargit son champ d'action, ce qu'on appelle le corps subtil, le corps éthérique. » ("Le corps, centre de la relation" dans "La voie de l'homme relié", Question de n°109).

C'est chez K G Dürckheim que J. Breton a trouvé cette conception du corps éthérique. Celui-ci en parle à diverses reprises dans ses livres ou lors d'émissions radios. C'est sur cette conception que reposent une partie du travail thérapeutique qui se fait dans le centre de Rütte qu'il a créé avec Maria Hippius.

Dans les parties 3 à 6, le présent dossier rassemble un certain nombre de textes extraits de livres de K G Dürckheim.

1) La conception du corps éthérique
   a) Ce qu'en dit Gérard Wehr
   b) Précision de Wolfram Helke (conférence "Toucher l'âme par le corps").      
   c) Apport de maître Masamichi Noro cité par Dürckheim (L'esprit guide).
2) Extrait d'un entretien de K G Dürckheim avec Claude Mettra
3) Extraits de Pratique de l'expérience spirituelle
   a) Le corps que l'on a et le corps que l'on est
   b) Le hara
   c) Traitement magnétique
   d) Le corps comme témoin du Tout Autre
4) Extraits de L'homme et sa double origine
   a) La qualité du numineux
   b) Le rayonnement
5) Extraits de Graf Dürckheim, Dialogue sur le chemin initiatique
   a) Qualités sensorielles
   b) Ouverture du corps physique au corps éthérique
6) Extraits de La Voie initiatique, Le Don de la grâce
   a) Une autre conception du temps
   b) Percevoir l'aura
   c) L'ouverture du troisième œil
   d) C'est ce qui est recherché qui est à l'œuvre

 

Éveil des sens intérieurs et corps éthérique

selon K G Dürckheim

 

1) La conception du corps éthérique : D'où vient-elle, et dans quel cadre est-elle mise en œuvre ?

K G Dûrckheim par Gerhard Wehra) Ce qu'en dit Gérard Wehr (K-G Dürckheim, Une vie sous le signe de la transformationAlbin Michel, 1997, p. 184-188)

Dürckheim parle volontiers des quatre piliers de l'activité du centre de Rütte. […]

Le second pilier du travail de Rütte est la personale Leibtherapie, la thérapie corporelle personnelle. Elle repose sur une distinction fondamentale : Dürckheim insiste en effet sur la différence entre "le corps que l'on a" et "le corps que l'on est"[1]. […]

La personale Leibtherapie pratiquée à Rütte n'est pas une méthode d'éducation physique, encore moins une pratique de massage ou la correction d'erreurs de maintien : elle s'emploie à transformer l'homme en le considérant dans sa globalité.

Dürckheim fait ici la distinction entre "le corps physique" et "le corps subtil", lequel correspond par exemple à la conception du "corps éthérique" qu'on trouve chez Rudolph Steiner dans la doctrine anthroposophique[2] : ce Lebensleib, corps de vie, imprègne le corps physique et l'anime de force de rayonnement et de vie.

« Au cours de la thérapie, le disciple apprend à ressentir le corps subtil : il commence par le sentir en effleurant la peau, puis progressivement, il va arriver à le sentir par un toucher subtil en s'éloignant jusqu'à cinquante centimètres du corps. La Leibthérapie s'inspire ici notamment des découvertes de Franz Mesmer[3]. Tous les exercices pratiqués ont pour but de favoriser les conditions nécessaires à l'expérience initiatique : à commencer par la prise de conscience des différents troubles qui barrent le chemin de l'expérience initiatique et se traduisent par des erreurs de maintien et de comportement du corps que l'on est. » (K G Dürckheim, Le chemin sans but, p.166).

 b) Précision de Wolfram Helke (conférence "Toucher l'âme par le corps").

L'idée de la Leibtherapie personnelle, Dürckheim l'a conçue à partir de sa façon très personnelle de traiter le patient. Quand il pratiquait la thérapie verbale avec ses clients, il lui arrivait également de traiter avec ses mains. Ce faisant, Dürckheim brisait l'interdit de la psychanalyse. Avec cette prise en charge, il voulait « accompagner l'être humain dans sa globalité ». Il faisant donc référence à l'essentiel, au jardin secret, à l'espace interne. Il procédait par traits forts ou légers et expérimentait l'Aura.

c) Apport de maître Masamichi Noro[4] cité par Dürckheim (L'esprit guide p. 84).

Les religions d'Orient se distinguent des religions qui ont été en contact avec le christianisme […] À Paris, un maître japonais l'exprime ainsi :

« L'homme est tout d'abord un morceau de glace. Puis il peut devenir de l'eau. L'eau peut se transformer en gaz[5] et le gaz en lumière. »

Voilà le sens de la vie humaine, passer de l'état de glace à celui de lumière.

 

2) Extrait d'un entretien de K G Dürckheim avec Claude Mettra. (L'autre scène ou Les vivants et les dieux. « La branche sèche, l'oiseau et le vide », 29/12/1981)

 Graf DürckheimK-G D : Quand il s'agit du corps, il me paraît important de faire la distinction entre le corps qu'on a et le corps qu'on est. […]

Le sens du corps qu'on a c'est la bonne santé, c'est l'efficacité. On a besoin du médecin quand on est malade, et chaque souffrance c'est quelque chose qu'on ne veut pas. Pour le corps qu'on est, c'est bien différent. Le sens du corps qu'on est, c'est la transparence vis-à-vis de la transcendance intérieure.

C. Mettra : Vous avez fait mention d'un corps éthérique.

K-G D : Le corps éthérique c'est encore autre chose. L'homme n'est dans sa peau que dans la mesure où il la dépasse. Voici un exemple d'exercice  pour vous qui nous écoutez : « Fermez un peu vos yeux, essayez de sentir vos joues ». Alors peut-être, à votre étonnement, vous allez vous apercevoir que les joues ne sont pas une peau qui nous sépare de ce qui nous entoure, mais au contraire c'est quelque chose de chaud ou de tiède qui nous unit.

C'est ça qu'on appelle l'aura. Il y a une couche tiède autour de notre peau. Et on n'est vraiment dans sa peau que dans la mesure où la dépasse. S'il n'y a pas cette aura, on ne se sent pas bien. Par exemple, si vous avez reçu une bonne nouvelle, tout de suite vous allez commencer à rayonner. L'aura bien développée c'est en même temps un rayonnement.

Si vous n'avez pas d'aura, ça veut dire que vous êtes un peu réduit sur vous-même et qu'il vous manque quelque chose. Si vous recevez une mauvaise nouvelle, en général l'aura s'en va.

Je crois que l'aura qui fait partie du corps éthérique est elle-même comme un organe avec lequel on peut se sentir dans son être, pas dans un sens physique, mais dans un sens beaucoup plus profond.

Il faut savoir que c'est vraiment "la peau qu'on est" qui est l'organe avec lequel on peut se sentir en profondeur. Si vous cherchez à vous rencontrer dans votre être profond, il est important de savoir que, dans la mesure où vous exercez une conscience située dans votre front, c'est-à-dire une conscience conceptuelle, vous ne pourrez jamais vous apercevoir de ce que vous êtes.

Il y a une expression intéressante chez les hindous, ils parlent de la petite porte du prâna qui est située dans la nuque. C'est dans la mesure où vous êtes capables de situer votre conscience dans la nuque, ou même un peu plus bas - ce qu'ils appellent l'endroit de la conscience divine -, si vous mettez votre conscience dans la partie la plus haute du dos, de là vous serez capable de vous mettre à l'écoute de vous-même.

Dans la mesure où on a sa conscience située dans le front, on ne dispose pas d'une conscience grâce à laquelle on peut être conscient de soi-même dans un sens profond du moi, du Soi. Il faut savoir se mettre à l'écoute d'une façon complètement différente de celle, par exemple où on veut comprendre ce qu'est ce bruit qui est là. En effet, c'est alors qu'on engage la conscience située dans le front : on cherche à comprendre un objet. La conscience de l'homme de science qui est la conscience cartésienne, est la conscience à laquelle nous devons toute notre science, notre technique. Mais c'est une conscience qui est toute autre que la conscience de notre être profond, celle-ci étant la conscience de tout ce qui n'est pas de l'ordre des concepts[6].

 

3) Extraits de Pratique de l'expérience spirituelle, Ed. du Rocher, 1985.

 Dürckheim, Pratique de l'expérience spirituellea) Le corps que l'on a et le corps que l'on est (p.45-46)

Le corps est vu chez nous sous un angle étroit, comme un instrument qui permet d'exister dans le monde, d'y faire sa place et de se rendre utile. Il est entraîné et utilisé comme un objet qui doit être en bon état, solide, élastique et bien huilé, apte au travail et capable de fonctionner sans accrocs. C'est ainsi que l'on traite le corps que l'on a, celui dont le fonctionnement – les canons du sport le montrent bien – a très peu à faire avec la maturité intérieure, sans même parler de la voie initiatique. Tout change quand, au lieu de garder le corps en bon état et de l'entraîner en vue de performances visibles, on le met au service de la transformation intérieure. Cette fois il ne s'agit plus du "corps que l'on a" mais du "corps que l'on est", et c'est là une différence essentielle pour la thérapie de la personne.

Que signifie donc le corps que l'on est ? Cela signifie l'homme dans son ensemble, comme personne, de la manière dont non seulement il se vit mais dont il se manifeste dans le monde, y est présent. Le corps que l'on est, c'est la synthèse et l'unité des gestes par lesquels l'homme, en tant que personne s'exprime et se représente, se réalise dans le monde, ou échoue dans cette réalisation. La présence de ce corps peut être juste ou fausse : juste quand il est transparent à son Être essentiel, c'est-à-dire à la façon dont la Vie cherche à se manifester dans le monde au moyen de notre individualité ; fausse dans la mesure où l'on empêche un devenir et une manifestation conformes à l'Être essentiel. En ce sens il y a trois consciences du corps. La première est orientée vers la santé, la seconde vers la beauté et la troisième – que nous ne connaissons pas assez – vers le passage à travers elle de la transcendance immanente et de la forme qui est en accord avec elle.

L'homme doit apprendre à se percevoir lui-même dans son corps, non pas sous l'angle de ses troubles physiques mais par rapport aux altérations de la forme que son Être essentiel lui prescrit, c'est-à-dire la forme transparente à la transcendance ou la transcendance devenue forme. Une nouvelle vie commence pour celui qui prend conscience de la chance et de la tâche qui lui sont imparties, car transformer nos corps en conformité avec l'Être est une œuvre qui l'accompagne dans toutes les situations de la vie. […]

 b) Le hara (p. 48).

Le centre d'une thérapie initiatique qui inclut nécessairement le corps que l'on est, comprend l'enseignement et la pratique du hara (littéralement "ventre"). Là encore il s'agit d'une tradition orientale dont l'importance et la valeur humaine sont cependant universelles. Cet enseignement de pratique concerne le centre corporel, ferme et détendu à la fois, qui conditionne, exprime et maintient notre juste manière – c'est-à-dire enraciné dans la force cosmique et ouverte au spirituel – d'être présent dans le monde : le "hara no hito", en français "l'homme avec hara", désigne en japonais celui qui est parvenu à la maturité, "hara no mai hito", celui qui en est encore loin, l'immature. […]

À Rütte la pratique du hara fait partie des exercices de fond. Elle consiste avant tout, vu de l'extérieur, à placer le centre de gravité au milieu du corps. […]

 c) Traitement magnétique (p. 52-53)

Un autre aspect, non orthodoxe, de ma thérapie concerne les manipulations magnétiques.

J'ai appris à connaître le magnétisme dans mon enfance. Mon père avait "la bonne main" et quand ma mère souffrait de maux de tête, il savait les faire cesser rapidement en lui posant la main sur le front. Un fait déplorable, dans l'histoire de la médecine, est que le magnétisme de Messmer[7] ait été marginalisé et même étouffé par l'intérêt porté aux malades parlant en rêve (l'hypnose n'était pas encore connue alors) et le développement des méthodes analytiques d'exploration de l'inconscient.

Même si l'application de traitements magnétiques par des charlatans a pu produire des fruits étranges, il est de fait pourtant que des gestes de magnétisme, avec ou sans un léger toucher du corps, peuvent amener des résultats étonnants qui ne sont pas seulement psychiques. Je ne pense pas qu'il s'agisse là de transmettre des forces ou d'extirper les forces mauvaises. Certains symptômes indiquent plutôt qu'un système de vibration fine est en mauvais état chez le patient et bloque le courant de la force vitale, connue en Orient sous le nom de prâna (Inde) et de Ki (Japon). S'il y a insuffisance, faiblesse, elle n'entre plus ; s'il y a blocage elle ne s'écoule plus. Dès que le système défectueux est remis en ordre, l'homme s'épanouit de nouveau, la contraction se relâche et le symptôme disparaît. Ce n'est là qu'un des aspects des résultats du traitement magnétique. Il produit parfois aussi la disparition de phénomènes de dépersonnalisation. On peut se demander ici dans quelle mesure il est bon d'éliminer le symptôme, c'est-à-dire si l'on a suffisamment exploré psychanalytiquement le problème pour justifier une telle intervention.

L'expérience actuelle nous permet simplement de constater ceci au sujet du magnétisme : d'après l'ancienne terminologie, à côté des systèmes physique et psychique, il en existe un troisième qui touche ce que l'on appelle le corps éthérique et dont l'étude reste une tâche de l'avenir. Il concerne la présence de forces cosmiques transpersonnelles. En être coupé rend "malade", leur être ouvert fait partie de la véritable santé de l'homme intégral.

Le système de matière subtile n'est pas accessible au seul magnétisme mais aussi à un système de micro-vibrations. On sait que le maniement du corps comporte deux formes de vibrations, l'une, très forte, parvient jusqu'à l'ossature, une autre pénètre la musculature. Et il existe une troisième forme qui n'est plus exactement une vibration mais une sorte de "courant" d'oscillation, de haute fréquence et d'amplification minimale. C'est une vibration qui touche à peine la peau mais qui, là où elle agit, traverse tous les tissus. Liée au rythme respiratoire du "patient" elle peut exercer sur la personne un effet de détente libératrice. Comme tous les exercices pratiqués à Rütte, elle s'adresse à l'homme en tant que personne, c'est-à-dire comme à un corps qui s'est abandonné lui-même à la transparence.

 d) Le corps comme témoin du Tout Autre (p. 152 puis 154-157)

L'esprit souffle où il veut, mais comment devons-nous être pour percevoir son souffle et lui obéir ? Peut-être pouvons-nous entendre la voix de la transcendance à travers chaque état du corps,  mais  nous  ne  pouvons  pas  correspondre  que  par  une  certaine  "forme"  à  ce  qu'elle demande  de  nous,  à  ce  qu'elle  nous  promet.  Nous  ne  pouvons  lui  répondre  que  si  nous sommes dans la "forme juste", c'est-à-dire l'attitude qui est à la fois une "forme transparente" et  une  "transparence  devenue  forme".  Nous  devons  être  transparents  et  réceptifs  à  la plénitude,  l'ordre  et  l'unité  de  l'Être,  présent  en  notre  être  essentiel.  En  nous,  créatures conscientes, la Vie devient consciente d'elle-même dans la respiration ininterrompue de son devenir,  dans  l'éternel  "meurs  et  deviens"  de  ses  formes,  dans  le  yin  et  le  yang  de  son mouvement  primordial.  Par  l'intériorisation  vigilante  de  ce  mouvement  originel  créateur  et libérateur se réalise l'exigence d'être, par le corps, en conformité avec l'Être essentiel. […]

 Quand on parle des sens, on devrait toujours porter une attention particulière sur celui du mouvement, sur la motricité. Tous les gestes – et pas seulement celui de s'agenouiller, ou encore la danse ou la marche sacrée, c'est-à-dire les gestes qui se rapportent au culte – représentent une chance d'éprouver notre appartenance à l'autre réalité et de lui porter témoignage. Cela suppose que l'on soit, consciemment ou inconsciemment, en contact avec l'Être essentiel ou que l'on s'efforce de l'être. Cet effort et cette vigilance, maintiennent le corps que nous sommes en état d'équilibre fluide. Sans que la volonté intervienne, celui-ci détermine le tempo de nos mouvements, selon le rythme qui nous est propre, empêche toute stagnation et – ou que nous nous trouvions dans le monde –, nous garde intérieurement dans l'attitude de passage du voyageur.

Lorsqu'il est question des sens et de la sensorialité comme champ d'expérience de la qualité transcendante, il faut rappeler que l'érotisme et la sensualité comportent cette chance. Pour qu'elle devienne réalité, il faut que les sens soient orientés vers elle. Il y a une différence entre une sexualité à la recherche d'un plaisir grossier, une tension érotique qui ne fait que précéder sa "résolution", et l'élévation au-dessus de soi-même incluse dans tout érotisme qui transcende l'existence ordinaire par sa quête d'une dimension supranaturelle, celle qu'éprouve une sensorialité suprasensible.

Le phénomène du "rayonnement" offre une manière particulière de percevoir le corps et de le développer comme le témoin du Tout Autre. Il existe un rayonnement qui irradie en nous une autre dimension et, inversement, un état d'âme où nous sommes privés du moindre rayonnement et où nous nous sentons clairement séparés de l'Être essentiel.

Une force qui dépasse l'horizon de notre conscience ordinaire apparaît dans ce rayonnement : l'auréole n'est pas une invention de peintres dévots. Qu'une clarté assez forte émane des hommes de grande transparence pour aller jusqu'à se concrétiser dans l'apparition de lumière est un fait souvent constaté. Le fait qu'un regard particulier soit nécessaire pour le percevoir n'ôte rien à sa réalité. Pour exister, une qualité sensorielle exige elle aussi un "récepteur". Le sens qui permet de saisir cette qualité spéciale de lumière peut se développer. Dans le travail sur la voie, il importe toutefois d'apprendre à distinguer le plat rayonnement de lumière engendrée par le monde – qu'il soit fait de joie ou de tristesse – d'une autre vibration, touchée et traversée par le souffle d'une autre dimension. Il existe aussi une différence entre la lumière chaude de l'amour et la lueur froide qui émane d'une personnalité luciférienne. Certes, la lumière d'origine transcendante est hors de notre capacité visuelle ordinaire, de même que certaines fréquences de vibrations dépassent celles d'une oreille normale. Il s'agit ici, fondamentalement, d'une différence non pas quantitative mais qualitative de notre potentiel de perception. Cette différence correspond à un certain niveau d'être. Il y a des gens aveugles ou sourds à l'Être.

Tout comme la qualité numineuse n'est pas une qualité ordinaire de sensation poussée au superlatif, la lumière qui rayonne de l'Être n'est pas un phénomène optique au sens habituel du terme. C'est une aura qui révèle la présence d'une autre dimension. Elle est chez un homme le signe d'un niveau d'être particulier et présuppose le même chez celui qui la perçoit. Pour celui qui est sensible à cette aura, l'air change en présence d'un homme imprégné par l'Être. L'atmosphère entière – lumière et couleur, qualité du son, odeur et impression tactile – possède une transparence spéciale. Par contre l'air qui environne un homme très matériel, son aura est opaque, pâteuse en quelque sorte, collante, décolorée, vide et sans radiation, sans force ni plénitude.

L'aura n'est pas seulement une qualité d'ensemble quasi suprasensible, elle est aussi un champ de force qui émane de l'homme et l'entoure. Il peut être plus ou moins puissant. La force qui grandit chez un homme ancré dans son hara, et ainsi libéré de son moi, est quelque chose de particulier. Elle joue un grand rôle dans la tradition des exercices japonais.

Il existe une force universelle à laquelle nous participons et qu'il nous suffit d'accueillir. Elle rend capable de performances hors de la portée de la force ordinaire. Il est quasi impossible de soulever un homme ancré dans son hara, bien que son poids objectif n'ait pas changé. On ne peut pas non plus plier son bras étendu quand il y laisse couler la force venant du hara. Comparée à l'énergie obtenue par la volonté, cette force semble parfois d'une puissance inconcevable. Dans la tradition japonaise, cette force universelle à laquelle nous participons s'appelle Ki. Dans son hara l'homme est le point central d'une sphère dynamique chargée de Ki. Des exercices de défense japonais comme le aïkido [le kinomichi] ou le karaté, travaillent avec ce champ de force et avec cette charge de Ki. Ainsi, au cours du combat, la rencontre ne commence pas quand un des adversaires touche physiquement la peau de l'autre, mais quand il pénètre son champ de forces[8]. Cette énergie est au-delà du bien et du mal. Qu'elle soit bénéfique ou magnifique dépend du cœur qui l'utilise. Mais l'entraînement de la force Ki fait partie de la pratique de la voie initiatique. Il faut apprendre à la sentir, à la développer et à s'en servir dans la rencontre avec le monde. Le fait qu'elle puisse être utilisée pragmatiquement aussi n'enlève rien à son caractère transcendant. Parce que, pour être efficace, elle exige le retrait du moi possédé par sa propre volonté, elle a sa place dans la pratique de la voie. Dans le corps que l'on est, la vie supranaturelle apparaît plus ou moins comme une lumière et une force. Selon le niveau spirituel de l'homme et son degré de maturité, l'intégration de son être essentiel à son moi profane, sa capacité de perception de l'aura, celle de l'autre et la sienne propre et de leurs oscillations sera plus ou moins grande.

 

4) Extraits de L'homme et sa double origine, Cerf, 1977.

 Dürckheim, L'homme et sa double originea) La qualité du numineux (p. 75-77)

À toute expérience, et même déjà à tout contact de l'Être appartient la qualité spécifique du numineux ; le numineux fait sentir – si subtilement que ce soit – dans ce qui est éprouvé, à travers le voile du donné immédiat qui domine le premier plan de la conscience, la présence de la Vie qui règne sur toutes choses. Il nous touche et nous enveloppe d'une aura particulière qui, à travers le cloisonnement des faits empiriques et de leurs durs contours, amène à la conscience profonde quelque chose qui à la fois transcende ce monde des faits et laisse parler par lui l'être essentiel de toutes choses. […]

Le concept de numineux recouvre un domaine plus vaste que le concept de sacré. En lui résonne l'ambivalence de la transcendance, donc également de la transcendance des ténèbres. Ce qui est cruel, effrayant, fantastique, diabolique, a aussi une qualité de numineux.

Cette qualité peut s'attacher à tout. On peut l'éprouver dans la nature, à la rencontre d'un être, dans la danse, l'érotisme, l'art – à certains instants par exemple où le beau ne suffit plus. Toujours, ainsi que R. Otto l'a montré pour le sacré, nous sommes touchés là par un tremendum et un fascinosum. Comme le dit C. G. Jung, quelque chose, ici, nous "subjugue". Des puissances d'attraction aussi bien que de répulsion nous soulèvent hors de l'espace de notre moi profane et nous entraînent vers une autre dimension qui transcende l'horizon du  moi. Ce qui nous y attend peut nous anéantir ou nous sauver, nous aliéner ou nous délivrer. Mais, d'une manière ou d'une autre, le contact du numineux nous porte toujours au-delà de nous-mêmes.

 b) Le rayonnement (p. 78-82).

Celui que l'Être a touché et qui l'accueille possède un rayonnement particulier, surtout lorsqu'il vient d'éprouver l'expérience, mais ensuite aussi lorsqu'il est porté par son action.

Ce rayonnement rend perceptible une force qui transcende la perspective de notre conscience ordinaire. L'auréole n'est pas une invention de peintres dévots. Les hommes de grande transparence possèdent un rayonnement qui va jusqu'à des phénomènes concrets de luminosité, le fait en en a été maintes fois confirmé. Qu'une optique particulière soit nécessaire pour la voir ne lui enlève rien de sa réalité. Une qualité tangible reste réelle même si elle exige, pour se manifester, un sens qui la perçoive. Le sens qui nous permet de distinguer cette qualité lumineuse peut être développé. Il importe cependant, si l'on travaille sur la voie, de distinguer les rayons d'une lumière sans relief, née de circonstances profanes – joie ou souffrance de ce monde –, de ceux dont la source est le contact ou le souffle de l'Être et qui font apparaître une autre dimension.

Cette lumière, d'origine transcendante, échappe à notre faculté visuelle ordinaire, de même que certaines fréquences de vibration sont hors de portée de l'ouïe normale. La perception de cette lumière n'exige pas une simple augmentation quantitative de la vision habituelle, mais le développement d'une perception potentielle d'une autre nature. L'éducation de cette potentialité suppose un autre niveau de conscience. Il y a des gens aveugles ou sourds à l'Être. De même certains perçoivent-ils, chez eux-mêmes ou chez autrui, ce rayonnement invisible à d'autres. […]

De même que la qualité numineuse n'est pas le superlatif d'une qualité de sensibilité ordinaire, le rayonnement lumineux par l'Être n'est pas non plus un phénomène optique, au sens habituel du terme. C'est une aura qui manifeste la présence d'une autre dimension. Elle indique chez celui qui la perçoit, un certain niveau, et suppose une certaine transparence. Pour qui est sensible à cette aura, la présence d'un homme pénétré de l'Être change "l'air ambiant". L'ensemble de l'atmosphère : lumière, son, odeur, et même qualité tactile en tant que médium de sensations, prend un caractère spécial, une transparence particulière. Inversement, l'air qui entoure un individu très matériel - son aura donc - sera impénétrable, pâteuse et gluante en quelque sorte, sans tonalité ni vibration, spirituellement vide. La force vivifiante, la plénitude et la saveur, comme aussi la profondeur en sont absentes.

Le rayonnement est autre chose que la radiance. Il existe une radiance heureuse. Elle se dégage, par exemple, d'une très jeune fille qui, ne connaissant pas encore la méchanceté du monde, s'avance vers la vie, innocemment, avec insouciance. […]

Toutes les choses, les plantes, les arbres, les pierres, comme aussi les hommes, ont leur radiance. Elle est en quelque sorte l'émanation d'une fine substance matérielle. Son caractère, comme aussi l'atmosphère qui se dégage de n'importe quel objet, dépend de circonstances diverses. En ce sens les choses, les êtres, les lieux, possèdent chacun leur radiation propre. […]

Le rayonnement inhérent à la transparence du contact ou de l'inexpérience de l'Être est quelque chose de spécial. Par lui, la vie elle-même nous touche dans un langage chaque fois différent, mais dont la tonalité reste la même. Elle a toujours un caractère de pureté, de fraîcheur et de profondeur. Comme si l'éternelle jeunesse de l'Être, que la transparence nous rend accessible, s'y faisait sentir. L'exemple le plus émouvant est la transfiguration d'un visage à l'instant qui suit la mort. Sa clarté est une sorte de reflet de l'infini. La lumière de l'Être essentiel l'illumine. Ensuite seulement vient le bouleversant passage vers la mort réelle, vers le cadavre. Celui-ci se tasse, se réduit, s'affaisse – le cadavre n'est plus l'homme. La transparence a disparu. […]

Le rayonnement, qui est le langage de l'Être ne se localise pas. C'est pourquoi il ne peut être perçu par la conscience qui définit et délimite. Ainsi, celui qui est entravé par les liens de la conscience rationnelle, le médecin qui ne fait que constater le décès par exemple. Il ne voit pas la transfiguration. Peut-être parlera-t-il de "traits détendus", "d'expression paisible". […]

Le rayonnement de l'Être ne s'ouvre à nous que dans la rencontre d'être essentiel à être essentiel. Chaque fois qu'il nous effleure, le cœur de notre véritable nature se sent appelé – appelé et présent.

Il existe aussi un rayonnement des ténèbres. Ce n'est pas ce qu'irradie négativement un être malheureux ou irrité, anxieux ou absent. Un rayonnement noir, de caractère transcendant, angoissant comme une présence magnifique, destructrice au sens supranaturel, diabolique en somme, semble imprégner l'air. Il s'agit d'un plaisir de détruire, d'un "non" sarcastique, supra-dimensionnel, à tout ce qui est plénitude, sens et amour. Ce rayonnement d'anéantissement émane des hommes, des choses et des lieux possédés par les puissances des ténèbres.

Sur la voie de l'initiation il importe de développer, autant que la perception du rayonnement positif, l'organe sensible à ce rayonnement de la transcendance négative. Si l'on est en marche sur la voie, il faut surtout apprendre à reconnaître sa propre affinité à cette transcendance-là. L'attraction secrète du mal, l'adversaire en nous, ce principe qui, fondamentalement, conteste ou anéantit la Vie dans sa triple unité de plénitude, de sens et d'unité. L'homme a en lui le démon. C'est seulement en le reconnaissant qu'il pourra devenir la force qui veut le mal mais fait le bien ! […]

Il existe encore un faux rayonnement dont l'origine n'est pas l'Être essentiel, mais le moi trompeur qui a pris sa place. Cette fausse clarté est celle d'une lumière luciférienne qui éblouit sans éclairer. Elle ressemble souvent beaucoup au vrai rayonnement. Et pourtant elle est foncièrement différente. Pour être capable de distinguer d'une façon sûre la lumière luciférienne de la véritable, il faut être déjà présent par son être essentiel. […]

Les hommes dont émane ce faux rayonnement étaient peut-être l'origine des porteurs-nés de la lumière de l'Être essentiel. Parce qu'ils ont usurpés pour eux-mêmes la place de l'Être qui apparaissait en eux, celui-ci n'a pas pu percer. L'espace entre eux et leur nature profonde n'est pas assaini. Il est envahi par un moi imbu de lui-même, avide de renom et de puissance. Ainsi l'homme reste inaccompli. Son regard "rayonnant" perce et vampirise à la fois. Derrière l'apparente plénitude on devine l'indigence et le vide. Sous la contrefaçon de contact et de chaleur se dissimule un caractère froidement distant, un isolement glacé, et l'indiscrète insistance de ces gens qui cherchent à capter la confiance cache le mortel danger du meurtrier déguisé en ami. Pourtant, le regard charmeur des hommes de ce type, leurs geste aimables et surtout leur sourire engageant, en font souvent les séducteurs-nés.

 

5) Extraits de Graf Dürckheim, Dialogue sur le chemin initiatique (Alphonse Goetmann, Dervy-livres, 1988)

Dürckheim, Dialogue sur le chemin initiatique, A Goettmann a) Qualités sensorielles (p. 57-58)

C'est toujours ce qui dépasse les limites d'une conscience conceptuelle qui donne cette importance aux qualités sensorielles dans tous les cultes. Au commencement des liturgies on trouve la danse, l'odeur, le feu, le chant… c'est bien naturel. On commence aujourd'hui à le redécouvrir. Le protestantisme s'est fait beaucoup de mal en évacuant tout cela… […]

 Les sens jusqu'à aujourd'hui encore sont pour moi plus proches de Dieu que les pensées ou la conscience rationnelle. Avec la qualité des sens on ne peut pas tricher, ils sont ce qu'ils sont, ni plus ni moins, ils nous touchent immédiatement. 

 Je me sers souvent dans mon enseignement de cette phrase des Pères disant que nos cinq sens pouvaient être des portes ouvertes sur l'invisible. Cela se réalise à la condition que l'on sache demeurer dans la sensation ; il s'agit d'y rester sans bouger et de permettre à la qualité qui nous touche de percer la surface de notre conscience ; par là nous quittons sa présence objective et peu à peu elle fait partie de nous-mêmes dans notre profondeur : c'est l'éveil à la transcendance, dont la qualité vue de l'extérieur est pourtant hors de nous…

 L'expérience d'une qualité sensorielle est tout à fait autre chose que son concept. Le bleu qu'on voit n'est pas le bleu qui se distingue conceptuellement du rouge ! Car dès qu'on s'empare conceptuellement d'une qualité, ce n'est plus la qualité qui nous touche mais son interprétation conceptuelle qu'on y a ajoutée et qui nous sépare de la réalité immédiate. Dès qu'on nomme une expérience ou qu'on l'explique rationnellement, on prend du recul et la distance s'introduit, la réalité n'est plus la même, la vie se dessèche… Voilà pourquoi les mystiques ont toujours dit à la manière de saint Paul (cf. 1Cor 7, 29-31[9]) « Voir comme si on ne voyait pas, entendre comme si on n'entendait pas, toucher comme si on ne touchait pas, posséder comme si on ne possédait pas… »

L'appel, la rencontre avec les qualités sensorielles, le toucher, l'odorat, la vue, l'ouïe, le goût, ont toujours joué un grand rôle dans ma vie. Mais avant tout le toucher, parce que je me sers beaucoup de mes mains pour mon travail de thérapeute. Je "prends" les gens avec mes mains. Il y a là une expérience du toucher de la peau de l'autre être, c'est quelque chose d'extraordinaire, surtout si on a compris qu'il ne faut jamais "toucher un corps", mais "prendre en main" un être humain. C'est ce que je dis toujours à mes collaborateurs lorsqu'ils me demandent conseil. Vous devinez leur surprise : « Ne jamais toucher un corps ! »

« Que faut-il faire alors, disent-ils, puisqu'il s'agit de massage ? »

Je leur explique que le massage traditionnel touche le corps et se moque de l'être humain qu'on a en main, tandis que pour moi, c'est l'être humain qu'il faut toucher et prendre avec ses mains. Il s'agit de tout autre chose, les mains qui savent faire contact entre moi et l'autre être sont des mains bien différentes de celle d'un masseur qui tape… […]

 b) Ouverture du corps physique au corps éthérique (p. 62-63).

Tous les dons, tous les sens doivent s'affiner, passer du grossier au fin, de l'extérieur à l'intérieur. Comme le gourmand a la chance de devenir gourmet, le corps physique a la chance de se dépasser en s'ouvrant au corps éthérique ; la conscience épaisse devient capable de discernement, etc. La sensation du corps dans son entier se réveille à travers l'éveil de la matière fine que représente le corps éthérique. Le corps physique se manifeste par de grosses vibrations et l'autre par des vibrations fines dont sont composées les grandes ondes. Mais les petites ondes dépassent le corps physique de sorte que l'homme qui est éveillé à sa matière fine n'est "bien dans sa peau" que dans la mesure où il dépasse sa peau. Autrement dit : les qualités sensorielles passent de la surface à la profondeur.

Le mot "profondeur" veut dire bien autre chose qu'intensité ; est profond, toujours, ce qui engage l'homme avec le tout de sa personne ; plus son être entier est engagé, plus ses sentiments sont profonds. Plus ses sentiments sont superficiels, plus il n'est engagé qu'avec une partie seulement de lui-même. Dans la profondeur c'est l'Être qui est en jeu, il engage l'homme entier et lui donne sa vraie responsabilité. Il est donc très important d'apprendre à faire la distinction entre l'intensité d'un sentiment et sa profondeur. Il y a des sentiments extrêmement forts, intenses, qui sont plats, sans profondeur et il y a des sentiments d'une grande profondeur qui sont à peine un souffle très léger et pourtant vous touchent profondément. […]

Dans l'érotisme on peut vivre une étreinte très intense et absolument sans profondeur, alors que la même étreinte vécue dans l'amour vous transporte sur un autre plan, celui de la profondeur précisément. C'est ainsi qu'un toucher de la peau très doux, presque imperceptible, peut vous donner un frisson divin[10]

Il n'est pas d'expérience de l'Être qui ne revête cette qualité du numineux profond.

 

6) Extraits de La Voie initiatique Le Don de la grâce, Ed du Rocher, 1997.

Dürckheim, La Voie initiatiquea) Une autre conception du temps (p. 221-222).

Je me souviens avoir vu un jour un Japonais devant une châsse que l'on honorait, pour ainsi dire, comme le saint du lieu, un grand homme qui avait vécu au XVIe siècle. Je demandais au Japonais à quelle époque avais vécu ce saint. Il me considéra avec un profond étonnement. Ils ne comprenaient pas la question "quand ?". Le saint était tout simplement vivant.

Nous avons affaire là à une conception du temps très spécifique qui est totalement différente de la nôtre. Ils ont bien sûr des horloges et vivent dans l'avant et l'après. Mais la tonalité la plus fondamentale de l'Orient reste très largement empreinte d'une réalité qui se situe au-delà de l'espace et du temps.

Karan Smith, le ministre indien de la santé qui m'avait invité en Inde, m'a dit un jour : « Quand je viendrai en Europe, j'aimerais beaucoup me rendre sur la tombe de maître Eckhart. Avez-vous à Rütte un lieu commémoratif de maître Eckhart ? » Non ! Lui dis-je, nous n'avons pas cela. « C'est que, dit-il, un homme comme maître Eckhart n'est jamais mort à nos yeux. Il vit, non pas dans le sens d'une vie continuée par le karma, mais, pour un homme comme lui, le mot "vie" prend une autre signification. Il est toujours là, il continue de vivre parmi nous et en nous. » J'ai trouvé cela très beau.

Il existe une dimension de la vie qui n'a rien à voir avec l'espace et le temps. Des lors que vous faites abstraction du "moi", qui vous donne l'expérience de l'espace et du temps, ce dépassement peut vous donner une chance de faire apparaître la réalité transcendantale cachée derrière l'espace et le temps.

Il existe une dimension des sens qui n'a rien à voir avec ce qui est directement visible, audible, tangible, accessible à l'odorat et au goût. Derrière tout cela, il y a une dimension qui attend d'être découverte. Les sens sont plus proches de Dieu que les pensées car ils sont restés frais comme une rose. Il s'agit alors d'une qualité qui nous touche directement.

Chez nous, à Todmoos, dans notre salle de méditation, on peut entendre bruire un petit ruisseau. Souvent je demande qu'on l'écoute, parce que derrière son bruissement il y a la dimension du silence.

Derrière toutes les qualités des sens, une autre qualité est là qui attend. C'est dans le développement de la sensualité vers une supra-sensualité des sens que réside la chance d'un sens transcendant permettant de sentir, pour ainsi dire derrière les sens habituels, une autre dimension. Ainsi les sens représentent un accès immédiat au supra-sensuel. Cette qualité par laquelle le Tout Autre nous touche est ce que l'on appelle le numineux. L'un des sens de l'exercice spirituel de la méditation peut être de nous préparer à cette qualité.

La première tâche qui s'impose, sur la voie de l'exercice, est de développer l'organe qui nous rendra capables de sentir le numineux et de le prendre au sérieux. Cet organe n'est pas un sixième sens, il est l'homme tout entier dans la dimension de son ouverture.

 b) Percevoir l'aura (p. 330-332).

Il est important que nous apprenions, dans le contexte de notre exercice [celui de la méditation], à expérimenter les sens autrement que nous ne le faisons avec notre conscience diurne. Le regard fixateur de la conscience rationnellement conditionnée veut savoir et distinguer, et c'est ainsi qu'il distancie. De l'autre côté, ce peut être un regard fixe et vide ; ce n'est pas là non plus ce que nous visons.

Il existe une manière voyante de percevoir et, pour la découvrir, je vous donne un conseil : laisser errer votre regard par devers vous, comme dénué de toute intention, et tenter de déplacer votre conscience dans la nuque, comme si votre centre de vision était situé là et non pas derrière le front. De la sorte, ce qui est vu devient moins distinct, moins différencié, présente moins de contours, et le champ de vision s'ouvre latéralement. La faculté de percevoir l'aura vient alors prendre la place du savoir rationnel. Cette façon de voir correspond mieux à la forme de conscience réceptive, liante et déliante, à laquelle nous cherchons à nous exercer ici : en elle, ce que nous cherchons peut être admis. […]

Mais le but de cet exercice va plus loin encore. Il faut toujours penser à emporter dans votre conscience diurne cette manière de regarder. Il est très surprenant de voir tout ce qui peut venir à nous des lors que nos sens ne veulent plus rien et que nous posons notre regard de la sorte. Ce qui est observé peut alors éventuellement déployer une vie intérieure dont nous ne nous serions jamais doutés.

L'organe intérieur avec lequel nous percevons l'essence de toute chose ne peut pas entrer en action tant que la manière objective et superficielle de notre conscience normale nous en empêche. Mais, une fois que l'œil et l'oreille intérieurs se sont éveillés à la capacité de voir ou d'entendre la réalité essentielle en toute chose, alors nous cessons de ne percevoir que superficiellement ; nous percevons aussi cette dimension de profondeur qui nous relie au Tout. Et ce n'est qu'alors que nous sommes à même de comprendre comme il faut le dicton indien : « Je suis toi – tu es moi » ou la parole biblique : « Aime ton prochains en tant que toi-même ! » […]

Il existe un passage discret entre les sens et les méta-sens. L'entendement ne peut travailler que sur la base des cinq sens. Mais la conscience spirituelle – la raison, la perception – a besoin du sens méta-sensuel des sens il y a un sens méta-sensuel de l'oubli, du goût, du toucher, où ces termes désignent autre chose que leur acception courante.

Il ne saurait y avoir de progrès sur la voie intérieure que si vous vous différenciez et vous sensibilisez globalement, si vous développez des organes différenciés qui vous permettront de sentir ce qui n'est pas perceptible objectivement. Vous sentez alors un fluide, qu'il soit érotique ou hostile. Et lorsque nous prenons conscience de ce que nous pouvons sentir, lorsque nous avons le courage d'admettre ces expériences et de les reconnaître comme nôtres, alors nous sommes dans un processus de sensibilisation des sens appartenant à la voie intérieure.

Et, de la même manière, il faut alors éprouver d'autres qualités qui sont dans l'espace. L'une de nos tâches est de développer l'organe qui perçoit le sacré, le numineux. Et cela commence par la perception métasensuelle/sensuelle de mouvements qui s'effectuent encore aux zones frontières de notre existence conditionnée par l'espace et le temps.

Par exemple, au cours de la méditation, nous sentons des courants. C'est que nous ne sommes pas seulement présents par le corps ; nous sommes tissés dans une structure universelle de courants et de vibrations qui peuvent nous parvenir si nous nous y sensibilisons. On peut se trouver dans une formule vibratoire qui ne saurait se définir en termes acoustiques, optiques, tactiles, ou olfactifs, mais qui s'exprime tout simplement comme une réalité vibratoire.

Lorsque les mains sont correctement positionnées au point du hara dans la posture méditative, il en résulte un cercle énergétique que l'on peut sentir. Et on peut sentir que cet état se modifie lorsqu'on disjoint les mains.

Si vous entrez correctement dans le hara, vous sentez vous parcourir une chaleur particulière et vous pouvez sentir que votre être repose bien plus librement sur votre tronc, et que non seulement en vous-même mais tout alentour, vous avez plus d'espace.

Vous pouvez sentir que vous êtes à l'aise ou mal à l'aise lorsque vous êtes assis à côté de certaines personnes. C'est tout simplement que votre propre formule vibratoire correspond à celle de votre voisin ou ne correspond pas.

Lorsque votre système vibratoire est bien ordonné, alors vous pouvez sentir l'oscillation de ce que les Indiens appellent le prâna – la force originelle de la vie ; et tout est à ce point ordonné en vous que rien ne peut déranger cette formule vibratoire. Et lorsque vous laissez quelque chose la déranger, il faut réaliser consciemment où et comment cela se fait, où et comment un dérangement s'estompe peut-être si vous parvenez à conserver votre vibration propre, ou si vous vous imposez contre ce qui prétend vous déranger.

Il peut arriver que votre formule vibratoire soit profondément dérangée et que, simplement parce que vous pénétrez dans la chambre d'un homme qui repose en sa formule vibratoire, vous vous sentiez soudain merveilleusement ordonné et comblé – parce que vous avez le sentiment que vous percevez et prenez sur vous l'action bénéfique d'un homme sain.

Toutes les perceptions de ce type vous montrent que vous avez correctement travaillé au sens interne des sens durant l'exercice.

Ce sont là des expériences étranges que l'on ne peut ni expliquer ni prouver, qui sont réelles en tant qu'expériences propres, et ce, même si on ne peut pas les mesurer. Mais je vous conseille de ne pas en parler à des personnes extérieures parce que vous ne serez pas compris… Tout cela ne s'ouvre que par l'exercice et ne pourra être correctement vécu et conscientisé qu'à partir de l'exercice.

 c) L'ouverture du troisième œil (p.  391).

► Que faut-il comprendre par l'affirmation que dans la méditation s'ouvre le troisième œil ?

K-G D : Le troisième œil se rapporte à une manière de voir bien spécifique, qui doit être encouragée par l'exercice, et qui se distingue de la fixité objective. Pour développer le troisième œil, il faut déplacer le point de départ du regard vers la nuque. Quand on se sent être dans la nuque et que l'on perçoit le front de l'intérieur, on se trouve dans une tout autre disposition que dans la vision habituelle. Le regard se fait plus profond et plus plein. On ne cherche plus tant, à partir de soi, à se projeter au-dehors, mais on laisse plutôt agir, on laisse venir à soi. On est davantage coquille que flèche. Le champ de vision périphérique s'élargit, on perçoit mieux l'atmosphère qui se trouve derrière les choses visibles. Le fait de se-mettre-en-retrait fait entrer d'autres choses dans le champ de vision que la fixation.

Ce type de vision accueillante caractérise par exemple un homme qui sait écouter.

► Parfois en méditant, je ressens une pression à environ deux centimètres au-dessus de la racine du nez. Est-ce lié au troisième œil ?

K-G D : C'est bien cela. Le troisième œil est localisé entre les yeux à hauteur de la racine du nez. Mais il ne suffit pas de toucher entre les deux yeux pour le développer, et ce n'est pas non plus quelque chose qui permette, en termes purement optiques, de voir à travers les nuages.

Le fait est que ce que vous voyez là signifie une sorte de tournant magnétique. Il se développe là quelque chose qui influence tous les chakras, tous les sens en même temps, ce qui révèle que vous êtes correctement assis dans le Tout et vous commencez à développer une force globale qui a son répondant dans le KI – mot japonais qui caractérise une force universelle à laquelle nous participons.

Il y a une force que nous réalisons, par exemple avec les muscles, et il y a une force à laquelle nous participons – nous devons apprendre à l'admettre en toute confiance –, c'est la force du Ki, qui dépasse et traverse l'espace de l'homme naturel.

Mais ces forces ne sont pas disponibles tant que nous nous trouvons dans un "moi" qui doit et veut tout faire lui-même. Elles ne commencent à apparaître que lorsque nous ouvrons les limites de ce moi.

Si vous sentez par cette pression au-dessus de la racine du nez que vous entrez en contact avec ces forces, c'est le signe que vous avez progressé sur la voie intérieure.

 d) C'est ce qui est recherché qui est à l'œuvre (p. 412-414)

Vous dites qu'il ne faut pas attendre d'expérience de l'Être lorsque l'on médite mais que, si l'on en fait l'expérience, cela peut être un catalyseur. Qu'en est-il si l'on médite sans avoir jamais fait une telle expérience déclenchante ?

Qu'il le sache ou non, l'âme de l'homme est par nature destinée à se développer pour devenir un jour ou l'autre ce que j'appelle le Christ intérieur. Anima humana christiana est, dit Thomas d'Aquin.

Le moteur de la recherche est toujours ce qui est cherché. Le pressentiment de la transcendance est également un aiguillon. Si la méditation a le pouvoir d'attirer des hommes qui n'en avaient aucune expérience préalable, c'est déjà le signe que l'expérience n'est pas seule à nous y ouvrir, mais qu'il y a en nous quelque chose que nous sommes, plus profond de nous, et qui aimerait se déployer.

Il y a comme une nostalgie qui est là, et elle pousse dans une certaine direction, par exemple vers les livres de maître Eckhart dans lesquels on sent quelque chose qui vous touche mystérieusement. C'est déjà un signe que le Tout Autre est à votre recherche.

Mais le mot "recherche" doit ici être compris autrement que dans son sens usuel. La recherche désigne une activité du moi qui a sa place dans le monde. Dans la dimension de l'Être, en revanche, c'est ce qui est recherché qui est à l'œuvre, et il nous revient de créer les conditions dans lesquelles nous pouvons nous laisser trouver. Aussi longtemps que l'on cherche le salut, dit maître Eckhart, on n'a encore rien compris.

C'est parce que nous sommes intérieurement en recherche que parfois nous pressentons quelque chose, mais nous ne sommes pas encore dans la disposition dans laquelle cela peut pénétrer notre intériorité. Le travail de la méditation telle que nous l'exerçons ici vise en premier lieu à développer cet organe en nous qui sait percevoir les qualités que nous appelons numineuses ; cet organe nous permet de voir à travers la surface, dans les profondeurs. Cet organe, c'est l'homme tout entier orienté vers une disposition en direction de laquelle il peut programmatiquement se développer et se déployer.

Cela signifie que, parallèlement à tous les autres aspects de la méditation, nous devons être attentifs à la qualité du numineux,

 

La  thérapie  qui  s'efforce  de  renouer  les  liens  de  l'homme  avec  son  centre  profond  doit  tout d'abord enseigner à prendre conscience de la qualité numineuse, à la percevoir, à la respecter à cause de ce qui nous touche à travers elle. Il faut former et développer l'organe sensible ou numineux,  "l'autre  sens".  c'est  attitude  qui  ouvre  l'homme  tout  entier  à  l'Être  essentiel  qu'il éprouve alors en lui-même et en toutes choses.



[1] L'allemand possède deux mots différents : der Körper, et der Leib.

[2] Rudolf Steiner a subi entre autres l'influence de Helena Blavatsky (1831-1891) et du fondateur de l'Association Rose-Croix. En 1913 il quitte la Société théosophique et fonde son propre mouvement, l’Anthroposophie.  L’Anthroposophie, intègre plus d’éléments chrétiens, et moins d’éléments orientaux, et sera à l’origine du réseau des écoles Waldorf, et des disciplines comme l’eurythmie et l’agriculture bio-dynamique. Selon l’Anthroposophie, il y aurait 4 corps : le corps physique, le corps éthérique, le corps astral, le Moi.

[3] Mesmer  (1733–1815) était médecin. « Au cours d’expériences scientifiques sur les aimants, il constate qu’on peut magnétiser quelqu’un d’autre en le touchant. Il en tire la conclusion qu’un fluide invisible habite la nature et qu’on peut le manipuler pour guérir ou déplacer des objets. Vingt ans avant la Révolution française, la thèse remporte un succès colossal. Et aujourd’hui encore toucheurs, rebouteux, magnétiseurs et autres guérisseurs sont légion. » (d'après https://www.fredericlenoir.com/grands-entretiens/le-grand-retour-de-lesoterisme/) De ces enseignements est né, entre autres, l'hypnose, mot choisi en 1843 pour se débarrasser de mot magnétisme.

[4] Maître Masamichi Noro qui était ami de J. Breton est un maître d'aïkido qui a fondé le kinomichi, voir les messages du tag kinomichi.

[5] C'est quelque chose qui se dit aussi en aïkido : « Il (Tamura Sensei) a écrit, à propos de l'enseignement de l’Aïkido, que : “La glace se fond en eau, l'eau se transforme en vapeur et peut à nouveau être utilisée librement.” » (Luís Vasconcelos Salgado, dans un hommage à maître Tamura). Pour maître Noro, en kinomichi le corps du débutant est comme de la glace et « l’initiation 1, par son action, assouplit, détend, réchauffe et fait fondre la glace. Le corps du débutant est alors plus disponible, ce qui permet de passer ensuite à l’initiation 2.» (Jean-Pierre Sarton). « Tout est classé en cinq niveaux, ayant chacun son tableau de mouvements à connaître relativement à la maîtrise des formes de contact. Ces cinq niveaux suivent la symbolique qu'il (maître Noro) enseigna dès ses débuts : glace, eau, vapeur, atome, principe unique. » (Christophe Génin, article " Le chemin du cœur" p.3).

[7] Selon Mesmer (1734–1815), le magnétisme animal est la capacité de tout homme à guérir son prochain grâce à un "fluide naturel" dont le magnétiseur serait la source, et qu'il diffuserait grâce à des "passes" sur tout le corps.

[8] « Si l'on expérimente l'attaque comme un flot unique d'énergie (et non comme un coup de bras ou de pied), on peut exécuter une technique non pas contre mais avec le partenaire, et mouvoir les deux corps ensemble, comme une unité, dans un mouvement à la fois harmonieux et puissant. » (Massimo N di Villadorata, Aïkido, Ed. de l'Homme, 1973, p. 31)

[9] « Je vous le dis, frères : le temps s'est contracté ; le reste est que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, et ceux qui pleurent comme non pleurants, et ceux qui ont de la joie comme n'en ayant pas, et ceux qui achètent comme non possédants, et ceux qui usent du monde comme non abusants. Car elle passe, la figure de ce monde. » (1Cor 7, 29-31, traduction de Giorgio Agamben dans Le temps qui reste)

[10] « L'érotisme, c'est la caresse, ce toucher très doux que malheureusement beaucoup d'hommes sont incapables de faire. L'érotisme peut avoir une profondeur en éveillant le corps éthérique, qui dépasse absolument la profondeur de la sexualité. L'acte sexuel peut avoir une grande intensité sans profondeur, tandis que la caresse peut avoir une profondeur extraordinaire sans intensité. » (K G Dürckheim)