Voici le troisième enseignement d'Eizan Rôshi lors de la sesshin de 7 jours qui a eu lieu au Kaizen-ji pour un groupe de Français du centre Assise. Le premier jour il était surtout question de la posture zen, du corps, de la respiration, de l'esprit. À partir du 2e jour l'enseignement repose sur un kôan du Mumonkan. Le 2e jour il a été question du 1er kôan, le kôan MU. Cette fois c'est le 3e kôan, "Le doigt de Gutei".

Dans son introduction Eizan Rôshi parle d'abord de la récitation du nenbutsu qui est une pratique de l'école de la Terre Pure en la comparant au zen où on ne parle pas. A cette occasion il revient sur la pratique du zen rinzaï telle qui l'enseigne, où le pratiquant utilise le MU comme un mantra. Ensuite il aborde le kôan (cas 3 du Mumonkan) ainsi que les commentaires de Mumon. Une traduction du kôan et des commentaires de Mumon figure en annexe, après l'enseignement.

 

N. B. En japonais le "u" se prononce "ou", ainsi MU se prononce MOU. Toutes les lettres se prononcent, ainsi Gutei se prononce "gouteï", kaizen se prononce "ka-izen".
Eizan parle en japonais et Philippe Jordy traduit aussitôt. Cette transcription n'a été relue ni par Eizan ni par Philippe.

 

 

Enseignement d'Eizan Rôshi au 3e jour de sesshin

Voie de la parole et voie du silence en bouddhisme

Kôan "Le doigt de Guteï"

 

Hier j'ai fait mon enseignement sur le premier kôan, le plus important, celui du MU. Avant de vous donner un autre kôan, je vais parler de l'ascèse.

En gros, dans le bouddhisme, il y a deux types d'ascèse :

  • l'une emprunte la voie des paroles,
  • l'autre emprunte la voie du silence.

 

La voie de la parole en bouddhisme.

 Au Japon il y a une prière pour Amida[1] qu'on récite : "Namu amida butsu". On la répète très rapidement jusqu'à en avoir mal à la langue – essayez de le faire – si bien qu'on arrive à une contraction parce qu'autrement on n'arrive pas à suivre le rythme de cette récitation rapide. En fait cette prière est adressée au Bouddha Amida, on lui demande d'aller dans son paradis : « J'implore Namu Amida de me recevoir dans son paradis ». Et les amidistes, du matin au soir et du soir au matin récitent leur prière en unifiant leur respiration sur cette litanie.

Au Japon, à l'époque de Kamakura, il y avait un célèbre maître Hônen[2]. C'était une des périodes de l'apogée du bouddhisme. Hônen était lui-même un très grand érudit et il avait absolument épuisé toutes ses connaissances jusqu'à arriver à cette simple récitation. Il répétait lui-même cette litanie partout où il trouvait le moyen de le faire. On dit qu'il l'a arrêté deux fois : une fois lorsqu'un samuraï est arrivé, et je ne me souviens plus de l'autre fois. Tout cela pour vous dire qu'il était tout entier dans cette répétition. On dit qu'il faisait cette répétition un million de fois par jour…

Vous qui faites MU, vous ne faites rien d'autre que ce Namu Amida. Et ceux qui se concentrent sur le Nom de Jésus, c'est pareil. Vous harmonisez votre respiration sur cette récitation, et si vous faites cela vous deviendrez un. Les amidistes deviennent un avec Namu Amida. Si vous le faites simplement des lèvres, de la bouche, vous n'obtiendrez rien. C'est tout le corps qui doit être projeté dans cette récitation. Sinon il suffirait d'avoir un magnétophone et de le mettre !

Hônen récitait donc un million de fois par jour ce Namu Amida. Maintenant on voit souvent des gens qui font des enquêtes, des comptes avec un cliquet pour connaître le nombre de personnes. À l'époque de Hônen, il n'y en avait pas, mais on peut imaginer qu'il cliquait à chaque récitation ! Je sais même que maintenant il y a des compteurs de pas qu'on met sur la hanche, mais à l'époque cela n'existait pas.

Donc cette histoire d'un million de fois par jour, c'est peut-être une métaphore[3], mais ce qui compte c'est la poursuite incessante, sans aucun arrêt. Toute l'année Hônen avait ça dans la bouche.

À la même époque de Kamakura, vivait Nichiren, le fondateur du courant qui porte son nom. C'est lui qui avait la charge de réciter le sûtra du Lotus à la cour car il était le plus apte. Il a fait de la récitation du titre, "Namu-Myôhô-Renge-Kyô" quelque chose de semblable au "Namu amida butsu". Il disait qu'il croyait en ce sûtra Hokke (Hokkekyô[4]).

Dans "Namu Amida", namu vient du sanskrit, et "namu Amida" signifie « je m'en remets tout entier dans les mains d'Amida. » "Namu Amida butsu" signifie « je m'en remets tout entier entre les mains du Bouddha Amida. »

C'est en utilisant le tambour que Hônen récitait le Hokkekyô.

Si vous le faisiez tous ensemble, ce serait très bien, il y aurait un son formidable qui s'élèverait dans ce zendô. Ce serait au point où même on n'entendrait plus la cloche !

Souvent, dans la récitation, la voix a tendance à baisser à la fin. Cependant on dit que dans la récitation du titre du Hokkekyô, dans le rythme, la voix a tendance à s'élever, à devenir grandiose. À l'inverse, dans la litanie du "Namu Amida butsu", on a tendance à se replier sur soi. Donc quand on est malade, que cela ne va pas, il faut passer au Hokkekyô. Inversement, quand on est énervé, trop pleins d'énergie, c'est "Namu Amida butsu" qu'il faut réciter.

On dit aussi que ces récitations peuvent être utilisées pour guérir des maladies comme la neurasthénie. Pour la neurasthénie je conseille le Hokkekyô, mais pas pour des maladies qui ont tendance à surexciter, sinon ce serait embringuer les gens ! Bien sûr il faut adapter cela à chacun

En général, les gens qui sont ici vont bien, c'est leur tête qui ne va pas !

En vérité, ces récitations (ces litanies) sont autant de moyens d'entrer dans le samâdhi, ce sont des moyens qui permettent d'y entrer par le chemin de la voix. Nous ici, comme je l'ai dit hier lors de mon enseignement, c'est la voie du silence. Pas un mot ne sort, et on entre ainsi dans le samâdhi.

 

Inscription de la pratique sur le visage.

 On dit qu'avec leurs récitations les amidistes ou les adeptes de Nichiren ont tendance à avoir le visage qui se plisse, des courbes qui leur descendent des yeux, des rides. Plus exactement, quand on voit des gens de la secte Nichiren, ils ont un visage très expressif, presque violent, les rides partent dans toutes les directions. Quant à nous, zénistes, c'est plutôt la mâchoire qui a tendance à sortir, on le voit sur la description des grands maîtres.

L'être humain est ainsi modelé par telle ou telle pratique, et tout cela se lit sur son visage. Si cela ne se lit pas sur le visage de quelqu'un, cela veut dire qu'il n'est pas réellement dans sa pratique.

Bien entendu, je vous parle un peu en général, il ne s'agit pas de tout prendre au pied de la lettre ! Mais enfin, on peut, avec de l'expérience, en voyant telle ou telle personne, voir de quelle obédience elle est. En fait, je dis ça pour le passé car de nos jours on rencontre peu de personnes qui se livrent passionnément à leur ascèse, par conséquent tout le monde a le même visage !

Il me semble que c'est Lincoln qui a dit : « À partir de 40 ans, tout ce qu'est un homme se lit sur son visage » surtout pour ce qui concerne les hommes, moins pour les femmes. Pensez aux commissaires, aux inspecteurs, dont le regard est toujours très aigu. Pensez aux visages différemment modelés des artistes, des peintres… Et même on peut repérer les différences au sein d'une même profession comme celle des médecins : les pédiatres ont souvent le visage d'un enfant, beaucoup de chirurgiens ont l'air très virils, vraiment très énergiques. Le visage est vraiment très intéressant.

Pour revenir à mon point principal, l'ascèse est ce qui modèle le visage. Il faut arriver jusqu'à ce point où votre pratique, votre ascèse s'inscrit sur votre visage, car le visage révèle innocemment ce que vous faites, ce que vous êtes.

 

Dans tout ce que je viens d'expliquer, ce sont simplement des méthodes pour entrer dans le samâdhi. Encore une fois, zazen n'est pas une façon de tuer le temps au prix de la douleur des jambes ! Non ! C'est un réel moyen d'entrer dans le samâdhi. Si vous n'y entrez pas, votre zazen n'a pas de valeur. Il faut d'abord entrer dans le samâdhi, et l'étape suivante c'est le kenshô, la réalisation. Évidemment ce n'est pas facile à faire, mais si vous vous y appliquez, vous y arriverez.

 

Kôan "Le doigt de Gutei"

 

J'en viens maintenant au point central de mon enseignement d'aujourd'hui en prenant l'exemple d'un moine célèbre, Gutei. En vérité tous les maîtres zen qui nous ont précédés, tous ceux qui nous enseignent, sont passés par de dures épreuves, et tous rapportent ces épreuves qui les ont formés.

Ainsi Gutei vivait dans un temple très petit et répétait un sûtra un peu particulier qui lui était propre. Il le répétait tellement que les gens lui ont donné comme nom les premières syllabes :"gutei". Or il avait beau s'astreindre de son mieux au zazen, il ne réalisait par le kenshô et il avait un complexe d'infériorité.

Un jour une nonne est venue le voir. Elle l'a provoqué, elle a tourné autour de lui sans même se débarrasser de ses affaires, et elle lui a demandé : « Alors, quel est le dharma (la loi) ? Dis-le. » Mais, n'ayant pas réalisé, Gutei était incapable de lui répondre. Et elle a tourné une deuxième puis une troisième fois autour de lui en l'apostrophant « Alors, dis-le, vas-y, dis-le donc ! » Mais rien ne sortait des lèvres de Gutei.

Pensant qu'il n'était bon à rien, elle a renoncé à rester au temple et est sortie, et lui, Il lui a couru après en l'implorant : « Je vous en prie, restez donc ce soir. » Et elle : « je veux bien mais alors réponds à ce que je te demande. » C'est donc elle qui se faisait implorer de rester, et lui, qui pourtant offrait la nuit était en position de faiblesse, il ne pouvait en effet rien répondre. Et elle de dire : « Mais quel aveugle, quel abruti, est-ce que ça, ça fait un moine ? » Et à nouveau de ressortir de ce temple où il n'y avait rien à faire.

Je pense qu'il y a eu autrefois par mal de scènes de ce genre. Autrefois, dans le portail des temples, il y avait une grande enseigne, une pancarte indiquant que c'était le dôjô de tel temple. À chaque fois qu'on changeait de desservant du temple, il fallait enlever cette pancarte, reprendre ce grand panneau. Et elle de prendre le panneau, de le décrocher.

Il y avait comme cela toutes sortes de provocations, et dans ce cas-là le desservant du temple devait sortir et répondre sur la question du dharma. Ce genre de duel était fréquent au point que, pour celui qui était ainsi provoqué, sa pancarte était menacée : s'il ne pouvait pas répondre, il devait se faire le disciple de son provocateur, provocateur qui, en cas de succès, s'appropriait le temple et s'y installait, en faisait son dôjô, et foulait aux pieds la pancarte du malheureux vaincu. C'était une pratique officielle, et tout le monde était pénétré de l'importance de cette pratique.

Je reviens à histoire de Gutei. Il était donc provoqué par cette nonne qui le traitait d'abruti et d'aveugle, de faux moine, et il s'est plongé dans une profonde réflexion : « Il est clair que cette femme a le satori et moi qui suis pourtant un homme, je n'ai rien. » Sa virilité ainsi blessée, il a décidé de se mettre en route le lendemain matin vers un autre dôjô, pour pratiquer ailleurs. Mais, à l'aube, il a fait un rêve au moment où il allait se mettre en route. Dans ce rêve on l'avertissait : « Attends un peu avant de partir. » Dans ce rêve on lui a révélé la venue d'un autre maître. Dans ce rêve maître Tenryu s'est révélé, et Gutei lui a parlé en lui répétant toutes les injures que la femme lui avait infligées. Et il a demandé : « Maître, autant qu'il est possible de le faire, apprenez-moi à goûter la vérité du dharma. » Et maître Tenryu ne répondit rien mais leva le bras et étendit le doigt. C'est alors que Gutei a goûté le satori au moment exact où le maître tendait le bras. Ici je vous livre en fait l'introduction qui précède le kôan.

Il a fallu que Gutei aille jusqu'à ce point où l'autre a tendu le doigt. Mais je vous rappelle qu'il avait eu tellement d'épreuves avant, c'est ça qui compte.

Moi, si je m'amuse à lever le doigt, personne n'a le satori !

Le texte dont je m'inspire dit que Gutei a eu le satori mais ne précise pas quelle qualité de satori.

Évidemment, si on se met à expliquer avec des mots, cela devient un principe. Mais en réalité, si le satori est vraiment atteint, cela se prouve, cela se montre. Et la vérité est toujours la vérité.

Si vous mangez quelque chose de sucré, vous avez le goût du sucré ; si c'est du salé, vous avez le goût du salé. C'est à ce niveau-là que cela doit se manifester. Et tant que vous ne prenez pas du sucre au bout de votre doigt et que vous ne le léchez pas, vous ne savez pas quelle est cette sensation de sucré. De même, vous ne savez pas ce qu'est le salé tant que vous n'avez pas goûté du salé.

Moi, j'ai de mauvais yeux et l'autre jour, dans la cuisine, j'ai confondu le sucre et le sel : la soupe, comme elle était sucrée !

Pour en revenir à cette parabole, il n'est pas question de voir un sens particulier dans ce doigt dressé. Lui qui tend le doigt et vous qui fait le MU, est-ce qu'il y a le même sens ou pas ? Le problème se pose.

Dans son rêve Gutei en était au point où il se demandait : « Qu'est-ce que la réalisation ? » Et l'autre n'a rien répondu, sauf lever le doigt. Moi, si je pouvais faire cela, ce serait tellement simple ! Je devrais tendre le doigt et puis partir. Rester, cela veut dire que je suis cinglé. Car vous ne comprenez pas le sens de ce doigt, c'est là la grosse erreur.

 

le doigt de GuteiVoici maintenant le kôan.

Il y avait un jeune apprenti qui aidait Gutei. C'était un pratiquant sincère. Il voyait toujours son maître lever le doigt, et il se mettait à imiter tout ce que le maître faisait. Un jour, maître Guteï a quitté le temple pour partir en voyage. Et à ce moment-là quelqu'un est arrivé pour demander : « Quel est le principe du zen ? » Et le jeune apprenti n'a fait qu'imiter maître Gutei en levant le doigt ! Pure imitation, singerie. Vous êtes trompés par ce genre de singerie, souvent.

Or maître Gutei a entendu dire que quand quelqu'un venait demander « qu'est-ce que le dharma ? » l'autre répondait sans rien dire, sans faiblesse : « Voilà » et levait le doigt. Gutei a voulu savoir de quelle manière l'autre levait le doigt et il lui a demandé de le faire devant lui. L'autre a dit « Comme cela » et a levé son doigt. Et Gutei lui a coupé le doigt ! – c'est là, quand le doigt a été coupé qu'il faut avoir la réalisation – En fait le jeune apprenti a eu abominablement mal et a apostrophé Gutei : « Imbécile ». Et Gutei à ce moment a levé la main et tendu le doigt. Et dans le livre il est dit qu'à ce moment-là le jeune apprenti, dans cette douleur, a réalisé le satori.

Me voici maintenant à la fin de la vie de Gutei. On dit qu'au moment de sa mort il s'est éteint en levant le doigt.

Essayez cela… Mais je crains qu'on ne me comprenne pas bien !

 

Sur ce kôan que je viens de dire, maître Mumon a écrit un commentaire : « Sans doute Gutei a coupé le doigt de son disciple, et son disciple alors a eu l'illumination (la réalisation) mais ce doigt n'indiquait rien. » Le satori ne se limite pas à un endroit dressé.

 

Vous êtes allés en visite au Ryutaku-ji l'autre jour. À un endroit du parc il y a un énorme arbre, un cryptomère. On dit qu'autrefois un pratiquant qui était totalement concentré sur son Mu, marchait dans ce chemin et s'est heurté contre cet énorme cryptomère, et que c'est alors qu'il a eu la réalisation, si bien qu'on l'appelle maintenant l'arbre de la réalisation. C'est un épisode réel et c'est pour cela qu'on a laissé l'arbre en l'état au beau milieu du chemin.

On ne sait jamais quand on a la possibilité de la réalisation, cela ne se limite pas à un doigt dressé ou à un arbre sur la route.

Maître Dôgen, par exemple, qui faisait zazen et qui était en samâdhi, avait à côté de lui un jeune moine endormi. Et le directeur du zazen, à un moment donné, de frapper le jeune avec le kyosaku [bâton d'éveil en bois, plat, utilisé dans la pratique de zazen]. Et l'on dit que c'est à ce moment-là que Dôgen a eu l'illumination. Il s'est prosterné devant le jeune moine qui était à ses côtés en le remerciant de s'être endormi.

Un doigt dressé, c'est là que Guteï a eu le satori. Mais si vous vous attachez à ce doigt, vous tombez en enfer.

 

Pour continuer je vais vous parler d'un autre maître qui disait : « Gutei lève le doigt, moi je le tords. » Est-ce que vous comprenez cela ? Vous ne le comprenez pas, vous ne réalisez pas ? C'est une très belle réponse qu'a apporté ce maître au kôan.

 

Nouveau commentaire de Mumon : « Tenryu a levé le doigt et Gutei a eu l'illumination ; Gutei a levé son droit et son jeune disciple a eu la réalisation et en plus il lui a coupé le doigt. Gutei s'est moqué de Tenryû… » Vous savez, dans le zen, souvent, on loue les gens en ayant une formule de mépris, c'est vraiment une méthode ! Mais moi, je ne me livre pas à ce genre de pratique.

Et Mumon ajoute dans son poème : « on peut louer ce geste, mais en même temps il avait autant d'énergie que dans la mythologie chinoise la divinité de la montagne qui avait coupé en deux une célèbre montagne sans effort. »

Enfin vos doigts, que vous soyez réalisés ou pas, peu importe, vous les utilisez à volonté, librement, vous vous lavez la figure, etc., et ce travail, cette énergie, en quoi est-elle différente de ce doigt dressé de Gutei ?

C'est parce que les êtres souffrent, discriminent – « il y a ceci, il y a cela ; je prends ceci et pas cela… » – qu'à toute extrémité des maîtres comme Gutei en sont venus à lever le doigt. Mais attention, pas de singerie surtout, pas d'imitation. Cela dit, il y a quelquefois de bonnes imitations…. mais l'imitation restera toujours de l'imitation.

Quand quelqu'un venait voir ces maîtres, Tenryu ou Gutei, ceux-ci levaient le doigt ; quand quelqu'un venait voir Lin Tsi il poussait son fameux cri "katz". Un autre maître, Dashi (?[5]) marchait avec un bâton, et si un disciple se présentait à lui un jour en le provocant : « Mais où est le Bouddha ? », il frappait et enfonçait son bâton dans la terre. Toujours sans un mot, tous.

Cri "Katz", bâton frappé au sol, doigt levé : quelle différence ? Tous sont semblables.

On dit qu'un jour un homme animé de mauvaises intentions avait pris le bâton de Dashi et lui avait alors demandé « Mais quel est le bouddha ? » Et l'autre, privé de son bâton a crié : "Wak !". Il faut arriver à cette énergie. Il y a une autre réponse que le bâton quand le bâton est pris. C'est là l'indice d'un vrai maître. C'est à travers toutes ces épreuves surmontées qu'on peut devenir à la fin un vrai maître zen.

Ça n'a pas de sens, ce doigt levé, ce MU que vous faites… S'il y a un sens, cela devient terrible ! Le satori, le MU, tout cela est surchargé de sens dans tous ces livres que vous devez avoir lus en France. Vous faites le zazen avec toutes ces significations dans la tête. Comme c'est embarrassant, tous ces gens qui n'ont pas l'expérience du satori et qui écrivent ces livres ! Vous les avez peut-être lus et vous en avez la tête farcie. Premier objectif de cette sesshin : qu'elle serve à vous débarrasser de toutes ces fallacieuses interprétations.

Dans un an je pense vous retrouver en France. Je sais que dans l'intervalle, vous pourrez éprouver un certain isolement dans votre pratique, et alors vous allez peut-être lire un livre. Dans la mesure où c'est écrit et que vous voudrez le lire à toute force, vérifiez bien qui l'a écrit, dans quelles conditions son auteur a été formé, où a-t-il pratiqué, avec quel maître ? Vous pourrez alors utiliser le livre à cette condition.

Je finis là mon enseignement pour aujourd'hui.

 

ANNEXE : kôan du doigt de Gutei (cas 3 du Mumonkan)

Énoncé du cas.

Chaque fois que maître Gutei était interrogé à propos du zen, il levait simplement un doigt.
Un jour, un visiteur demanda à son jeune serviteur : « Quelle sorte d'enseignement donne ton maître ? » Le garçon leva un doigt, lui aussi. Entendant parler de cela, Gutei prit un couteau et lui coupa le doigt. Hurlant de douleur le garçon s'enfuyait. Gutei l'appela. Lorsque le garçon se retourna, Gutei leva un doigt. Le garçon connut soudain l'éveil.
Quand Gutei était près de mourir, il dit à l'assemblée des moines : « J'ai obtenu le zen d'un seul doigt de Tenryu. Toute ma vie je l'ai utilisé, mais il n'est pas encore épuisé. » Quand il eut fini de dire cela, il entra dans le nirvana.

 Commentaire de Mumon.

L'éveil de Gutei et celui du jeune garçon n'ont rien à faire avec le bout d'un doigt. Si vous réalisez cela, Tenryu, Gutei, le garçon et vous-même êtes tous transpercés par une seule brochette.

 Poème

Gutei tourne en dérision le vieux Tenryu
en affranchissant le jeune garçon avec une lame aiguisée.
C'est comme Kyorei qui fendit en deux le grand mont Ka
pour laisser la rivière jaune courir à travers !



[1] Amida est un bouddha qui règne sur la "Terre pure Occidentale de la Béatitude", monde merveilleux, pur, parfait, dépourvu du mal, de souffrance. Cette Terre pure, lieu de refuge en dehors du cycle des transmigrations - ou l'équivalent du nirvâņa selon certaines conceptions - est au centre des croyances et des pratiques des écoles de la Terre pure. Le bouddha Amida est très populaire en Chine, en Corée, au Japon, au Tibet, au Vietnam. La récitation du nom d'Amida est une pratique fondamentale des écoles de la Terre Pure, en japonais Namu Amida butsu 南無阿弥陀仏 . C'est ce qu'on appelle le nenbutsu à savoir une "invocation à un bouddha".

[2] Hônen (1133-1212) écrivit Senchaku Hongan Nembutsu Shû (Sur la sélection du nenbutsu parmi les vœux d'Amida) en 1198.

[3] Certains parlent de "soixante mille fois".

[4] "Sūtra du Lotus" est l'appellation simplifiée de "Sūtra du Lotus de la Loi merveilleuse", en  japonais Myōhō Renge Kyō (妙法蓮華経), abrégé en Hokkekyōkyô signifie "sûtra". Au XIIIe siècle, Nichiren dont le nom signifie "Lotus du Soleil", pseudonyme inspiré par ce sûtra en renforça l’importance. Il le considérait comme le seul digne d’être enseigné ; selon lui, le titre du sûtra rassemblait l'enseignement de l’ensemble du texte et possédait la même puissance salvatrice. Il fit de la récitation du titre, Namu-Myōhō-Renge-Kyō (Hommage au Sûtra du Lotus de la Loi merveilleuse), un rituel essentiel.

[5] Dashi n'est sans doute pas la bonne orthographe du nom de ce maître.