Au Centre Assise, le zen se situe dans la tradition Rinzaï. Eizan Rôshi (responsable du monastère du Ryutaku-ji depuis 2008) est le référent du Centre Assise pour le zen, et il utilise la méthode des kôans préconisée en particulier par maître Hakuin, le fondateur du Ryutaku-ji. Voici, grâce à des extraits d'un article de Philippe Jordy en libre accès sur internet[1], des éclairages sur cette pratique et sur des dérives éventuelles.

Eizan Rôshi et Philippe Jordy, 2006Lors des sesshin (sessions de plusieurs jours), Eizan Rôshi commente des kôan dans le cadre de l'enseignement journalier (cf. Enseignement Eizan Rôshi) et aussi les fait travailler dans le cadre des entretiens privés (dokusan). Pour des Français, tout cela peut avoir lieu grâce à un interprète. Or Philippe JORDY qui vit principalement au Japon, a longtemps été l'interprète d'Eizan Rôshi lors des sesshin organisées par le centre Assise qui se sont déroulées soit en France, soit au Japon jusqu'en 2008. Et Eizan Rôshi avait confiance dans sa façon d'interpréter. Donc, en plus du fait que les extraits rassemblés ici nous donnent des informations très fiables puisque Philippe Jordy connaît de l'intérieur le zen rinzaï en France,  ce message est l'occasion de le remercier.

  • Les extraits figurant ici tournent essentiellement sur l'usage des kôan et le problème des traductions. Le kôan que P. Jordy prend comme exemple à plusieurs reprises est le 1er cas du Mumon-kan, texte écrit en chinois au XIIe siècle. Ce 1er cas comprend le kôan (très court) et est suivi par un commentaire de Mumon (assez long) puis par un poème de Mumon (le texte se trouve sur le message. Le kôan Mu). À noter que P. Jordy a écrit ce texte dans les années 2010 et que des traductions françaises sont parus depuis.
  • Toutes les notes ont été ajoutées.

 

De quelques difficultés du travail des kôan en France

Philippe JORDY

Extraits de l'article publié par Hosei University Repository p.7-37 d'une revue :

"De quelques difficultés majeures dans la réception du Zen Rinzai en France"

(フランスにおける臨済宗の受容過程での課題)

 

 

I – De quelques écueils conceptuels et des naufrages éventuels

p. 13-19 de la revue

 

Le commentaire que Maître Mumon apporte au célèbre kôan de Jôshû[2] et qui inaugure son recueil de la Passe Sans Porte (Mumon-kan), stipule de marcher « main dans la main » avec les patriarches, et même de confondre ses sourcils avec les leurs ! Ce n'est qu'à ce point d'identité parfaite que peut se produire, chez le disciple, l'expérience de l'Éveil (simple réveil sur la réalité, « prise de conscience », satori). Dans cette expérience, selon Mumon, extérieur (soto = objet / manifestation) et intérieur (uchi = conscience / immanence) ne font plus qu'un.

Parmi d’autres exemples de malentendus conceptuels, nés d’environnements socio-historiques et religieux différents, simples acquis en somme mais précoces et prégnants dans la formation d’un être humain (que les thèses racialistes veulent faire passer pour de l’inné), examinons encore ces écueils au rapprochement du bouddhisme et du christianisme :

- la difficulté, pour un occidental, a fortiori un chrétien, d’appréhender le « nirvâna ». Le but ultime mais impératif, donc présent dès le début de la quête spirituelle d’un bouddhiste, c’est de ne plus renaître, c’est d’échapper à la souffrance des remanifestations (renaissances). Ce but ne sera pratiquement jamais conçu comme tel dans la démarche du pratiquant occidental du Zen (osons dorénavant le terme de « zéniste »). Nirvâna, « extinction » (jap. nehan), le mot fait peur ! Le bouddhisme a beau affirmer qu’il s’agit de l’extinction des passions, des désirs, des illusions, et donc – in fine - des attachements de toute sortes, à commencer par le premier d’entre eux : l’attachement à un moi autonome et permanent, se lèvera souvent, chez l’occidental, la pure et grande peur du néant, alors que le message chrétien lui a toujours promis « la Vie éternelle » et la « Résurrection » ! […]

- Voie du Milieu, le bouddhisme n’est ni un nihilisme ni un éternalisme : il ne nie pas la personne humaine, et certains courants bouddhistes autorisent même l’existence de personnalités « divines » (cf. le bouddhisme tantrique, en partie), mais il insiste sur le caractère éphémère de ces personnalités ou personnalisations. Et pourtant, les chrétiens en reviennent toujours à la question de l’athéisme du bouddhisme, "problème" qui n’intéresse guère les bouddhistes, sauf dans leurs rapports avec les chrétiens justement. Certes, le bouddhisme est une doctrine de l’indifférence quant aux origines et fins dernières du monde, tout préoccupé qu'il est du salut de l'être souffrant en ce monde (la voie du Bouddha est une médication, est-il souvent rappelé, qui doit agir pour parer au plus pressé : les souffrances constantes de l'homme ordinaire, toujours renouvelées). Mais il affirme aussi que la bouddhéité (busshô) pénètre et anime tout. En ce sens, le bouddhisme lance au christianisme le défi de penser Dieu au-delà de l’être, du personnel, et du non-être, impersonnel. Certes, pour la théologie chrétienne moderne, Dieu n’est plus seulement réductible à une personne divine ni, à l’inverse, à un principe divin ! Mais le christianisme peut-il transcender cette dualité ultime qu'il professe : « je suis en relation avec Dieu » voire « je suis en Dieu », pour oser l’explicite : « je suis Dieu » ou bien « Dieu est moi » ? Nous reviendrons sur cet aspect de la Relation.

L'occidental, le chrétien en particulier, aura du mal à se placer sur la ligne de départ, ce présupposé bouddhique selon lequel tout un chacun à la nature-de-bouddha : « tout un chacun », c'est-à-dire « tous les êtres sensibles », à commencer par le chien de Jôshû ! Chaque être est d'ores et déjà réalisé ; c'est dire qu'il n'y a rien à réaliser, ou plutôt il y a "rien" à réaliser. Se « retrouver chez soi », autre image bouddhique, totalement libéré du moi, implique tout de même un parcours qui peut être d'une rigueur extrême (ascèse érémitique), au terme duquel se produit (ou pas) la prise de conscience de sa vraie nature. L'Éveil n'est qu'un réveil, simple "actualisation" et non fabrication, comme le souligne Matthieu Ricard. L'occidental aura le plus grand mal à réaliser que rien n'est à acquérir, car "rien" n'est évidemment pas à acquérir, mais à découvrir : il faut tomber dessus, dedans… il faut seulement le "découvrir" (le dévoiler) puisque nous y sommes déjà tombées depuis tout petit, et avant encore.

*  *  *

Les cas de naufrage sur les écueils conceptuels, dont nous avons relevé quelques localisations, se multiplient en Occident, et en France en particulier. Frédéric Lenoir a relevé nombre d'exemples (in Le bouddhisme en France) qui témoignent d'un véritable bricolage conceptuel. Ce bricolage du bouddhisme, ce montage en kit, voire en kit-bashing (on ne suit même plus la notice, si simplifiée pourtant par des maîtres occidentaux, et on se fait sa petite religion avec des pièces rapportées d'autres traditions : védantistes, kabbalistes, etc.) donne un bouddhisme soft, sans dogme surtout, rationnel voir rationaliste, "moderne" et même "scientifique", sûrement pas une religion (quelle horreur !), mais une philosophie, enfin, c'est encore trop dire, un art de vivre. À cet égard, le zen offre généreusement à l'Occident sa technique de méditation, vite dégradée en technique de relaxation.

        …restons zen !

 

Ce Zen instrumentalisé, requalifié – « Zen chrétien », « Zen thérapeutique », « Zen du businessman », etc. – fait florès en France. Il ne s'agit plus d'un produit à consommer pour le contemporain pressé, pressé aussi d'angoisses et de questions qui l'encombrent et auxquelles, certes, trente minutes d'assise en silence font assurément du bien. Notons au passage que l'obédience Rinzai semble moins malléable que le Sôtô, puisque le Zen Rinzai exige un "gros travail" sur les kôan, sanctionné par un maître suivant de près son disciple et jugeant la qualité extérieure (posture) et intérieure (absorption en samâdhi) du za-zen que pratique ce dernier.

Signalons aussi quelques mythes particuliers qui affectent le bouddhisme Zen, sans doute par contamination des vieux mythes occidentaux relatifs au bouddhisme tantrique tibétain, encore très largement répandus. Le zen serait la voie mystique par excellence, ou encore une voix magique procurant des pouvoirs paranormaux, une super-psychanalyse, un "trip" divin, etc. La vie des patriarches chinois du Ch'an en particulier, avec leur lot de mises en scènes dramatiques ou cocasses a l'effet de pousser le disciple dans ses derniers retranchements, étanche une soif d'étrange et d'exotique chez beaucoup d'occidentaux qui sont devenus parfaitement réfractaires aux histoires édifiantes de la vie des Saints. L'imitation de la vie de Jésus-Christ (cf. le titre d'un ouvrage anonyme du XIVe siècle) fut longtemps un moyen d'ascèse chrétienne ; cet exercice spirituel d'imitation a donné, dans l'histoire du christianisme populaire, quelques beaux cas de personnalités contrefaites, exagérément pieuses, abîmées dans l'humilité ou la charité. De manière similaire, on rencontre de nos jours, en France ou ailleurs, des "maîtres Zen" occidentaux, qui cultivent les réponses paradoxales, imitent les petites histoires des grands recueils chinois du Zen, et dirigent leurs "disciples" de manière non-conformiste, qui est la manière "traditionnelle" du zen, paraît-il, c'est-à-dire par des vociférations, des coups de bâton ou même une intimité exagérée avec certain(e)s pratiquant(e)s.

Dans ce contexte simiesque, il faut vraiment pouvoir rester Zen !

 

II – Les textes fondateurs du Zen Rinzaï et le problème de traduction

p. 19-27 de la revue

 

Simplification d'un bouddhisme surchargé, au fil des époques et au passage d’aires culturelles différentes (Inde, Chine, Corée, Vietnam, Japon...), de doctrines, de pratiques, de rites et de textes (gigantesque canon bouddhique), le Zen, « adaptation » japonaise du Ch’an chinois (il existe aussi un Zen coréen et vietnamien), se développe à l’époque Kamakura. Quelque peu en inimitié, pour ne pas dire en concurrence, au Japon, avec l’obédience Sôtô (initiée par Dôgen, 1200-1253), l’obédience Rinzai, fondée par Eisai (1141-1215) à partir des enseignements de Lin-Tsi, maître chinois du Ch’an ( ? - 867) ajoute à l’impératif de la méditation en posture de lotus, à laquelle "se limite" l’obédience Sôtô, celui de la rumination et du franchissement des kôan.

En France, le courant Zen le plus largement représenté est le Zen Sôtô, implanté dès la fin des années 60 par Taisen Deshimaru (1914–1982), forte personnalité, parfois controversée dans ce pays comme au Japon. Il a fondé l’Association Zen International (AZI) qui regroupe sans doute les deux tiers des pratiquants du Zen en France, toutes obédiences confondues.

ZenRinzaï, dos au mur, dessin de Giei SATÔCertains transfuges du Zen Sôtô se sont faits zénistes Rinzai alors que les pratiques et les objectifs de ces deux obédiences sont passablement différents, à commencer par le za-zen :

  • face à un mur et sans but précis (contemplation pure, shikantaza) dans le Sôtô,
  • face à l’assemblée des pratiquants et axée sur la « méditation » du kôan dans le Rinzaï.

Répétons-le : ces deux traditions japonaises sont distinctes, si elles sont toutes deux issues de la grande tradition chinoise du Ch’an, l’âge d’or du Zen. Toutes deux privilégient le za-zen comme moyen de réalisation spirituelle mais la pratique et le contenu de ce za-zen peuvent s’avérer différents. Elles sont distinctes mais aussi précieuses l’une que l’autre : le Sôtô est peut-être plus fait pour les caractères contemplatifs et semble plus accessible au néophyte ; le Rinzai, « zen des guerriers », serait adapté à des caractères vigoureux ou, à l’inverse, souffrant d’une propension excessive à l’intellectualisation et donc prêts à subir le traitement par les kôan, court-circuits logiques.

Reproduisant la petitesse des querelles « théologiques » internes au Zen japonais, trop souvent les tenants français d’une obédience dénigrent l’autre :

- les pratiquants du Sôtô, laissés à eux-mêmes, isolés face à leur mur, sans véritable suivi par un maître et sans travail de concentration sur un kôan, risquent de s’installer dans une pratique superficielle, rêveuse, confortable et inefficace, et dont on n’a pas le moyen de juger la profondeur, prétendent certains zénistes Rinzai.

- pour des tenants (souvent éminents) de la tradition Sôtô, en revanche, « Lin-Tsi fut victime de sa gloire. Ses enseignements ../.., se figeant, constituèrent la base ../.. presque scolastique du Zen Rinzai. » (Jacques Brosse).

[…]

En ce qui concerne la réception et l'implantation du Zen Rinzai, il faut aussi souligner un problème plus spécifique à la France : celui des traductions fiables en français.

Alors que le christianisme est la religion du Livre, du texte révélé (Ancien et Nouveau Testament), du Verbe créateur, de la Parole agissante (« bonne Parole »), le zen Rinzai répugne à tout enseignement doctrinal ou dogmatique, contrairement à d'autres grands courants du bouddhisme où l'étude de l'immense canon bouddhique, au moins des Sûtra les plus importants, est requise en pratique. Pour les tenants de la tradition zen, tradition paradoxale, si beaux et importants que soient ces textes, ils ne sont en quelque sorte que des notices de médicaments : pour se guérir de la souffrance, il faut avaler le médicament : faire za-zen et réaliser l'Éveil !

Il existe pourtant quelques textes importants dans le Zen Rinzai, textes fondateurs plutôt que "sacrés", et spécifiques à ce courant bouddhique, dépouillé au plan doctrinal. Outre l'étude et la pratique (récitation, "chant") de quelques grands sûtras (tel le Sûtra-Cœur, Hannya-Shingyô[3]), reformulés du pâli et du chinois en sino-japonais, il existe au moins trois grands recueils qui composent un corpus utile à la pratique du Zen Rinzai. Malgré les mises en garde des maîtres de cette obédience, qui dissuadent longtemps leur disciple de les lire, ces derniers s'adonnent souvent désespérément à cette étude livresque. Il est vrai que les maîtres eux-mêmes, quand ils sont maîtres en exercice (rôshi), puisent dans ces recueils pour nourrir les enseignements (teishô) qu'ils donnent au cours des sesshin (retraites zen) et pour y trouver les kôan nécessaires à la formation spirituelle de leurs disciples.

Two zen classic, Mumonkan et HekiganrokuOr, deux de ces trois textes ne sont pas actuellement (en 2010) convenablement traduits en français :

  • La Passe sans Porte (Mumon-kan)[4]
  • Le Recueil de la Falaise Verte (Hekigan-roku).

Un seul a été convenablement traduit en français : Les entretiens de Lin-Tsi (Rinzai-roku)[5] : Paul Démiéville, grand sinologue, accessoirement professeur de chinois de Jacques Lacan, était spécialiste, entre autres domaines d'excellence, du chinois populaire du IXe siècle et il a su rendre l'oralité, la force et la verdeur extraordinaire de l'enseignement de Lin-Tsi. En effet Lin-Tsi était fort peu attaché à la lettre du bouddhisme, au point de paraître iconoclaste : « si vous rencontrez le Bouddha, tuez le Bouddha ! » Brutal, en tout cas très déroutant (il poussait à tout bout de champ son hurlement familier : khât !), Lin-Tsi enjoignait à des disciples à toute extrémité, de rechercher « l'homme vrai qui ne dépend de rien » : « au-dessus de cet agglomérat de viande rouge, il y a un homme vrai sans situation qui sort et rentre sans cesse par la porte de votre visage » (in Les entretiens de Lin-Tsi).

*  *  *

Pour illustrer le danger des traductions imprécises, reprenons le commentaire de Maître Mumon (cas n°1 du Passe sans Porte : kôan dit de Jôshû). C'est un commentaire extrêmement important qui repère et même balise de manière précise :

  • a) le cheminement vers l'Éveil du disciple (efforts à fournir) ;
  • b) l'instant du satori (« prise de conscience » ou Éveil),
  • c) les conséquences immédiates et définitives de cette déflagration de l'être tout entier.

 

Remarques sur la traduction française de M. Shibata du kôan Mu de Jôshû.[6]

Or la seule traduction française disponible en livre[7] pèche ou bien par approximations (souci littéraire ?) ou bien par omissions.

Ainsi, quand il est dit dans la version japonaise (et dans une traduction anglaise) au moment de l'Éveil, les sourcils du disciple se noueront et se mélangeront (jap. musubiawasete ; angl. entangle[8]) avec ceux des patriarches qui l'ont précédé sur la voie de la réalisation, et qu'il verra tout avec les yeux desdits patriarches, la version de Shibata se limite à un plat : « [ils] voient les choses avec les mêmes yeux » avec recours au sujet pluriel.

Or le détail du texte chinois sur les sourcils n'est pas un détail exotique pour faire joli ou une tournure archaïsante, dont on pourrait se passer en français parce qu'elle ne se rend pas bien, c'est au contraire l'indice, le repère, la balise, posé dans le cheminement spirituel pour signaler l'identité parfaite – hors du temps et de l'espace – de l'expérience religieuse du satori. Pourquoi le texte insiste-t-il donc sur cet aspect de décalque littéral de la personne du disciple sur celle des maîtres, cette parfaite identité de contenu dans l'expérience du satori réalisé par le disciple et dans celle des maîtres et des bouddhas, avec lesquels il va « main dans la main » ? C'est parce que le disciple qui réalise le satori, réalise la même expérience ici et maintenant que celle du bouddha, une expérience qui transcende le temps et l'espace, une expérience qui est impersonnelle, "disparition" de la dialectique objet - sujet, intérieur - et extérieur, personne – monde. Cette expérience libératrice n'est même pas réductible à une "unité" qui sera encore quelque chose d'opposable (s'il y a un, il peut y avoir non-un, donc deux, etc.).

Ce commentaire de Maître Mumon est donc la feuille de route du disciple sur son chemin qui doit le mener à la barrière (passe) sans porte. L'expérience d'Éveil du disciple doit alors recouper en tous points celle décrite par Mumon pour être authentique et validée comme telle par le rôshi.

On mesure dans cette traduction (de Shibata) la forte dégradation en français du message contenu dans ce texte chinois vieux de plus de onze siècles, mais toujours aussi crucial pour le pratiquant contemporain du Zen Rinzaï. Ne parlons même pas de la traduction de la profération « Mu ! » par « Néant » qui ravive tous les préjugés sur le prétendu nihilisme du bouddhisme !

Ce genre de traduction met directement en péril l'enracinement d'un Zen Rinzaï authentique dans le monde francophone.

*  *  *

Les trois recueils précités [Mumon-kan, Hekigan-roku, Entretiens de Lin-Tsi] sont des manuels pratiques pour l'initiation du zéniste Rinzaï qui doit s'atteler à la résolution des kôan, ces « petites histoires énigmatiques » (Low) ou « énigmes irrationnelles » (Robert). Il doit, à toute force et à toute extrémité, franchir cette passe sans porte, sans prise aucune laissée à sa pensée discriminante, qui doit disparaître dans un état de vrai za-zen (zenjô). Alors seulement, pourra surgir ou pas, la réponse spontanée, non-conventionnelle, au kôan, ici-et-maintenant, c'est-à-dire le plus souvent en face du maître au cours d'un dokusan (entretien particulier). Car le kôan n'est pas un objet de méditation. Dès lors que le méditant devient un avec lui, il atteint cet état d'absorption, samâdhi (zanmai) où il n'y a plus de distinction entre le sujet et l'objet, et en particulier plus cet objet "de réflexion".

 

Dokusan, entretien avec le maîtreDans sa pratique du kôan de Jôshû (« un chien a-t-il la nature de bouddha ? Mu !, répondit Jôshû »), le zéniste, qui s'acharne à fournir la réponse demandée par son rôshi (« et vous, à la place de Jôshû, qu'est-ce que vous répondez ? ») ne doit absolument pas réfléchir au principe bouddhique selon lesquelles tous les êtres sensibles (chien inclus) ont la nature de bouddha (busshô), principe évidemment acquis, mais que Jôshû paraît bizarrement contester (le caractère chinois Mu signifie « il n'y a pas »). Le disciple doit trancher nette toute idée de discussion à ce niveau-là, il doit devenir un en Mu, il doit devenir Mu, dans un za-zen parfait, mais aussi dans tous les actes de sa vie quotidienne, consciente et même inconsciente (sommeil, comportements instinctifs…). Ce n'est qu'à cette condition que jaillira peut-être, un jour, la réponse spontanée que le maître agréera enfin.

Les bonnes réponses apportées aux kôan doivent elles-mêmes être reprises, revues, revécues dans un zazen toujours plus intense et profond. À ces kôan-maîtres, tel celui du "Mu" de Jôshû, correspondront alors, dans la poursuite de la pratique du zen, des kôan-principes et des kôan d'opération qui doivent, pour la première catégorie, immerger la réalisation plus ou moins partielle du disciple dans une plus vaste réalisation de l'absolu, ou, à l'inverse (kôan opératifs), permettre aux disciples d'exprimer sa réalisation, de la vivre dans le monde relatif des phénomènes, c'est-à-dire dans la vie quotidienne, relations humaines, relations avec la nature, etc. : l'idéal enfin réalisé du bodhisattva.

Il existe donc un véritable système de kôan[9], refondus au Japon par Maître Hakuin (1686-1769) sur la base des kôan hérités de la tradition chinoise, et dont l'étendue et la rigueur sont insoupçonnées par beaucoup de pratiquants du Zen Rinzaï en France. Mais la formation du disciple, même réalisé, "éveillé", ne s'arrêtera pas encore là, à cette plus ou moins grande maîtrise de ce système des kôan !

Le satori n'est jamais qu'un point de départ. La réalisation sur laquelle il ouvre, peut encore être étendue. Le satori initial peut être suivi d'autres satori, plus profonds.

 

Après la résolution d'une grande quantité de kôan, chacun approfondi et élargi par le moyen de la résolution de son kôan-principe et de son kôan d'opération, le disciple du Zen Rinzai sera soumis par son maître à une nouvelle forme de vérification. Cette procédure de vérification et d'amplification de la réalisation spirituelle du disciple s'effectue au moyen d'un recueil fort épais, de dimension biblique même, composé de milliers de courts poèmes chinois classiques, intitulé : Zenrin-kushû (Forêt des aphorismes Zen)[10]. Le rôshi enjoint à son disciple de rechercher, parmi les milliers de versets, celui qui transcrit au mieux l'état de sa réalisation spirituelle, c'est-à-dire le degré de compréhension du kôan initial augmenté de ses deux kôan satellites. Pour un seul kôan, une telle recherche peut prendre des jours, des semaines ou des mois, car il n'y a qu'un seul verset qui exprime exactement la réponse à ce kôan précis (là encore, impersonnalité de la réponse, non-dépendante du mental ou de l'affectif du disciple).

Il n'existe pas, à ce jour, de traduction française de ce texte essentiel, longtemps réservé aux initiés, s'il existe une version en langue anglaise, fort imprécise mais qui a le mérite d'exister. On se rend compte de la difficulté qui attend le traducteur qui voudra bien s'atteler à cette tâche immense, puisqu'il devra par définition :

– être un zéniste accompli dans la tradition du Zen Rinzaï,

– vérifier toutes les étapes de traduction des versets poétiques, car une série de commentaires (gloses) a pu s'acheter à chacune des étapes suivantes : chinois classique – kanbun (lecture sino-japonaise) - japonais contemporain - commentaires en japonais contemporain - retraduction de tout cela en anglais.

– transposer en français contemporain le modus operandi que recèle chaque verset, tout en préservant la grande beauté formelle, littéraire, du poème.

– éventuellement, ajouter quelques commentaires pour en délimiter le sens (post-glose).

À l'heure actuelle, ne disposant pas de cette traduction idéale, le zéniste francophone, avancé dans la pratique du zen et désireux de trouver l'aphorisme illustrant au mieux sa compréhension du kôan qu'il travaille, verra sa lecture et sa compréhension handicapées par cette cascade de traductions (5 à 6 degrés !). Il faut qu'il ait, à tout le moins, une bonne connaissance de l'anglais et une connaissance minimale des caractères chinois ou du japonais moderne, pour débusquer les erreurs ou imprécisions de traduction, nombreuses en anglais (voire en japonais).

Ces versets sont tous d'une grande beauté littéraire et l'on peut fort bien en limiter la lecture à cet aspect, qui procure le "goût du zen" et incite au recueillement esthétique ou spirituel. Mais un seul de ces versets, parmi des milliers, est à même de retranscrire exactement, sous une forme poétique et imagée, la compréhension du kôan par le disciple. C'est dire l'étonnante gageure que constitue la réception en France du Zen Rinzaï et des textes que cette tradition révère, sur lesquels, en tout cas, elle fonde sa pratique. Sera-t-il vraiment possible de transposer, dans toute son intégrité, la pratique traditionnelle extrêmement scrupuleuse des maîtres de cette tradition ?

[…]

 



[1] http://repo.lib.hosei.ac.jp/bitstream/10114/5143/1/ibunka11_jordy.pdf Ce fichier pdf fait 31 pages et commence à la page 7 de la revue.

[2] Le kôan lui-même est très court : « Un jour un moine demanda à Jôshû : “Un chien a-t-il ou non la Nature de Bouddha ?” Jôshû répondit : “MU” »

[4] Philippe Jordy écrit cet article dans les années 2010. En 2015 Catherine Despeux a traduit le Mumonkan à partir du chinois (Dans sa traduction le mot japonais Mu 無 est traduit par: « Non ! », or il est important de ne pas traduire ce mot dans le cadre du travail des kôans au Japon); en février 2018 une traduction de la traduction anglaise faite dans le livre de Koun Yamada est parue en français. Voir les références au III de Le kôan Mu (Le chien de Jôshû), base de la méthode des kôan en zen Rinzai : texte japonais, traductions anglaise et française.

[5] Entretiens de Lin-tsi, traduits et commentés par Paul Demiéville, Paris, Fayard, 1972.

[6] Ce titre ne figure pas dans l'article de P. Jordy.

[7] Passe sans porte (Wou-men-kouan), texte essentiel zen, traduit et annoté par Masumi Shibata, Broché, 165 pages, Éditions Traditionnelles, 1963, réédité ensuite. Pour d'autres traductions françaises, voir note 4.

[8] Mumon, à propos de la barrière mise en place par les patriarches, dit dans la traduction anglais conseillée par Eizan Rôshi : « If you pass through it, you will not only see Jõshû face to face, but you will also go hand in hand with the successive patriarchs, entangling your eyebrows with theirs, seeing with the same eyes, hearing with the same ears. » (Two Zen Classics)

[10] Zenrin-kushū (禪林句集)