L'eau et le souffle sont très liés, et dans son enseignement du 3e jour de la session, Jacques Breton aborde le symbolisme de l'eau à travers trois thèmes concernant l'eau en les liant au souffle :

  • l'eau comme symbole de purification (lié à l'expiration) ;
  • l'eau comme symbole de passage ;
  • l'eau comme symbole de vie : l'eau vive, la source (lié à l'inspiration).

Dans le cadre de la montée vers Pâque, dans une "lettre aux amis", Jacques Breton insistait sur la nécessité d'un travail et utilisait le symbolisme de l'eau : « Nous pouvons nous sentir appelés à une vie qui prend sa source dans l'Esprit divin… Le zazen peut nous y aider fortement. N'est-il pas une pratique pour nous vider de notre eau sale par la puissance du souffle qui expire en nous, et dans le vide, nous ouvre à ce souffle intérieur qui nous apporte l'eau qui va humidifier notre terre et lui donner la vie ? »

Pour la présentation et les autres enseignements de Jacques Breton sur les symboles de Pâques, voir 

 

 

L'EAU

 

L'eau me permet de rentrer dans la réalité de l'Être en tant qu'il est source de vie puisque l'eau apporte la vie, mais aussi en tant qu'il est source de purification.

Les symboles du souffle et de l'eau sont très proches bien qu'il puisse y avoir des aspects différents : « La terre était tohu-bohu, et le souffle de Dieu planait sur les eaux. » (Genèse 1)

La terre est aussi liée au symbole de l'eau, puisque la source jaillit de la terre, et le ciel lui-même est lié à l'eau puisqu'il y a les eaux d'en haut et les eaux d'en bas :

  • les eaux d'en haut sont les eaux qui descendent du ciel et qui sont davantage des eaux purificatrices ;
  • les eaux d'en bas, sont les eaux qui surgissent de la terre et ce sont les eaux de la vie.

 

Eau vive du baptêmeVous savez que le baptême chrétien se fait de deux manières :

  • il se fait par ablution c'est-à-dire qu'on vous verse de l'eau sur la tête ;
  • il se fait par immersion : c'est-à-dire qu'on vous plonge dans l'eau.

Cela traduit deux approches du symbole de l'eau :

  • il y a l'eau qui descend du ciel et tout ce qui descend d'en haut est purifiant,
  • il y a l'eau dans laquelle on est plongé entièrement, et ce passage par l'eau symbolise une mort radicale au monde dans lequel nous vivons afin de renaître de l'Esprit.

Il faut savoir qu'au début du christianisme le baptisé était plongé entièrement dans l'eau car le baptême est beaucoup plus qu'une purification. D'ailleurs en grec, le verbe "baptiser" signifie "plonger".

 

L'eau et le souffle sont très liés, aussi je vous propose de considérer trois thèmes concernant l'eau en les liant au souffle :

           I.          l'eau comme symbole de purification (lié à l'expiration) ;
         II.          l'eau comme symbole de passage ;
       III.          l'eau comme symbole de vie : l'eau vive, la source (lié à l'inspiration).

 

I – L'eau comme symbole de purification

 

L'eau permet de nettoyer, de laver. Elle coule, elle draine. Elle est nécessaire pour laver les objets et pour laver le corps. En général vous pensez à laver votre corps et moins à laver votre cœur, votre esprit… On peut vivre plusieurs mois sans se laver le corps, mais est-ce qu'on peut vivre plusieurs mois sans se laver intérieurement ?

 

●   Les souillures du cœur et de l'esprit.

Au cours de la journée, vous accumulez de la poussière sur votre corps mais aussi des souillures du cœur et de l'esprit. Qui peut dire qu'il a un cœur toujours pur, c'est-à-dire que, lorsqu'il est avec quelqu'un, il l'aime de façon désintéressée et gratuite ? Par moments, nous nous laissons sans doute prendre par nos pulsions, par nos émotions, par notre imagination… Qui peut dire que sa volonté est ferme au cours de toute la journée ? Nous accumulons au cours de la journée toutes sortes d'impuretés qui, petit à petit, ferment notre cœur, ternissent notre esprit et nous enferment dans nos émotions, dans nos colères rentrées. Il y a des journées de grâce, mais elles sont exceptionnelles ! La raison est simple, c'est que nous sommes tous dans un état d'imperfections, de chaos. Le cœur ne vit pas de l'amour divin, l'intelligence n'est pas complètement éclairée par la sagesse, la volonté est encore très fragile, les bonnes intentions ne durent pas longtemps.

Il y a alors deux risques possibles lorsqu'on veut s'en sortir :

  • Le premier risque c'est de se condamner, de se culpabiliser au lieu d'avancer sur le chemin. Il faut bien voir que le Christ est venu pour nous déculpabiliser – alors même que trop souvent on a fait du christianisme une religion de condamnation.
  • Le deuxième risque c'est de fuir en vivant dans un univers intellectuel, esthétique, un petit univers bien clos : on refuse la lumière car on a peur qu'elle ne nous éclaire sur notre vie chaotique. On ne veut rien voir, on ne veut pas regarder ce qui s'est passé dans la journée.

 

●   Se laisser purifier par l'eau ou le souffle.

Comment allons-nous nous libérer ? ce sera par l'eau purifiante que le Seigneur va répandre.

Ézéchiel 36, 17-28 :

« Écoute, fils d’homme : la maison d’Israël qui résidait sur son sol l’a souillé par sa conduite et ses actions. Sa conduite a été devant moi comme la souillure d’une femme. J’ai déversé sur eux ma fureur à cause du sang qu’ils ont versé sur le pays et à cause des idoles par lesquelles ils l’ont souillé [Les idoles sont tout ce en quoi nous mettons notre absolu qui n'est pas la réalité divine, argent etc. choses auxquelles nous nous remettons trop souvent et qui nous empêchent d'aller à l'essentiel de ce que nous sommes]. Je les ai dispersés parmi les nations, ils ont été disséminés parmi les pays, je les ai jugés selon leur conduite et selon leurs actions. Mon peuple est venu chez les nations, et là, ils ont profané mon saint nom ; on disait d’eux en effet : “C’est le peuple du Seigneur mais ils sont hors de son pays !” Alors j’ai eu égard à mon saint nom que la maison d’Israël a profané parmi les nations où elle est venue. C’est pourquoi, dis à la maison d’Israël : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Ce n’est pas à cause de vous que j’agis, maison d’Israël, mais bien à cause de mon saint nom que vous avez profané parmi les nations où vous êtes venus. Je montrerai la sainteté de mon grand nom qui a été profané parmi les nations, mon nom que vous avez profané au milieu d’elles ; alors les nations connaîtront que je suis le Seigneur — oracle du Seigneur DIEU — quand j’aurai montré ma sainteté en vous sous leurs yeux :

Je vous prendrai d’entre les nations, je vous rassemblerai de tous les pays et je vous amènerai sur votre sol. Je ferai sur vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs ; je vous purifierai de toutes vos impuretés et de toutes vos idoles. Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre Esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes. Vous habiterez le pays que j’ai donné à vos pères ; vous serez mon peuple et je serai votre Dieu. »

 

Accueillons en nous cette eau purifiante : progressivement elle va nous laver, nous nettoyer dans ce dont nous avons besoin.

homme sous une cascadeL'eau et le souffle étant très liés, vous pouvez très bien, dans l'expiration, sentir qu'en vous il y a une eau qui descend, qui coule et qui permet de nettoyer tout ce qui a besoin d'être nettoyé. À l'expiration laissez le souffle descendre, entraîner tout ce que vous pouvez encore avoir sur votre conscience, et cela sans porter de jugement (ça y'est, je me suis encore laissé prendre, je me suis laissé emporter)… laissez tout descendre jusqu'en terre. Et ce passage, il faut le revivre à chaque expiration : j'ai quitté la zone d'esclavage, mais je risque de vouloir y revenir ; il s'agit donc à nouveau d'accepter de quitter l'imagination, les ressentiments, et cela à tous les niveaux.

Quand vous prenez une douche, vous pouvez bien sûr vous laver le corps extérieurement, mais, en même temps que cette eau coule, vous pouvez laisser cette eau couler en vous-même pour purifier l'intérieur, tout en sachant que cette purification, ce n'est pas vous qui la faite, c'est impossible car vous ne pouvez pas par vous-même vous purifier intérieurement, c'est l'eau divine, c'est l'Être divin qui seul peut nettoyer.

Il faut laisser couler l'eau purifiante, elle va entraîner tout ce qui est impur au niveau de vos pensées, de votre imagination, de vos sentiments, de votre affectivité, de votre sexualité, tout ce qui en vous n'est pas à sa place, tout ce qui est en désordre, tout ce qui est une gêne.

Quelle est la part de votre responsabilité ? C'est de vous laisser purifier dans la mesure où vous laissez descendre cette eau : vous lâchez. Laissez descendre cette eau purifiante, cette eau qui vient du ciel pour vous purifier intérieurement.

Et on ne se nettoie pas une fois par an, on se nettoie tous les jours. Notre intérieur a peut-être même besoin d'être purifié beaucoup plus que notre extérieur !

La méditation du matin et du soir peut être un grand moyen. Pourquoi le zen ? D'abord pour purifier. Prenez un verre d'eau plein de saleté, vous le posez à côté de vous et vous méditez, et à la fin vous vous rendez compte que toute la saleté est tombée au fond. De même laissez tomber tout ce qu'il y a en vous, laissez-vous purifier, ça vous est donné.

Le Christ a dit qu'il prenait sur lui toutes nos souillures.

Pour vous purifier, n'attendez pas que s'accumule en vous trop de choses. C'est au cours de chaque journée que cela s'accumule. On a peur de la vérité car elle nous condamne… Ce n'est pas normal que l'on ne se lave pas le cœur et l'esprit tout le temps !

 

II – L'eau comme symbole du passage

 

Dans notre vie, il y a des étapes à franchir et parfois un renouvellement radical à faire : passage d'une vie à une autre ; passage à un autre stade comme celui de l'enfance à l'adolescence… On risque parfois de s'enfermer dans une structure qui était bonne à un moment donné mais qui ne l'est plus. Par exemple quelqu'un peut vivre dans une structure familiale très forte, c'est sécurisant, mais à un moment donné, cela va l'empêcher d'être lui-même.

 

●   Le passage par l'eau : eau du déluge, eau de la mer des joncs…

Nous avons vu l'eau purificatrice, mais il y a aussi l'eau du déluge ou l'eau à traverser pour passer d'une rive à l'autre :

  • Lors du déluge qui engloutit tout, l'homme ancien disparaît complètement et Noé émerge c'est lui qui va être l'homme nouveau. C'est à ce moment-là qu'a lieu la première Alliance avec Dieu qui est une alliance universelle.
  • Lors de l'Exode, le peuple qui était dominé par les puissances pharaoniques quitte cette terre de servitude, traverse l'eau, et dans cette eau toutes les puissances pharaoniques meurent, c'est un ménage radical ! C'est à partir de ce moment-là que le peuple nouveau va pouvoir advenir petit à petit.

Le passage par l'eau est ici symbole de mort, et c'est quelque chose qui a lieu aussi dans notre vie : dans cette eau on abandonne quelque chose qui était très important pour notre vie. Par exemple on quitte un milieu sécurisant pour quelque chose de moins sécurisant mais où on peut exister davantage. Tant que je m'appuie sur des sécurités, je ne vis pas vraiment.

Dans de nombreuses traditions le baptême est une plongée dans l'eau où, à la limite, on accepte de totalement se perdre. On abandonne tout pour renaître, et c'est quelque chose de radical : renaître à une vie nouvelle.

Le Christ lui-même a été baptisé dans le Jourdain. C'est alors que la voix du ciel s'est fait entendre : « Tu es mon fils bien-aimé », et que l'Esprit est descendu sur lui sous forme de colombe. Par là il se manifeste en tant qu'Homme nouveau investi de la plénitude de l'Esprit. C'est ensuite l'Esprit qui le pousse au désert.

Pour nous, ces passages par l'eau ne sont pas faciles et c'est pour ça que souvent on préfère rester au bord. Cependant, si on accepte de faire le passage, il est important d'être éclairé par quelqu'un, d'avoir des points de référence, car on peut se tromper et ne pas vivre cela comme des passages mais comme des refus.

 

Chagall Traversée de la mer rouge●   La sortie de la terre d'esclavage et le passage par la mer.

Le chemin c'est de sortir de la terre d'esclavage, du chaos, pour progressivement nous réaliser, devenir nous-mêmes, entrer dans la terre promise, la terre dans laquelle nous pouvons vivre pleinement du divin et de l'Esprit.

La meilleure image est celle de l'Exode, c'est l'image par excellence de notre propre cheminement. Le passage de la terre d'Égypte – la terre d'esclavage – à la terre promise se fait par l'eau, celle de la mer des joncs. Ce passage est radical : l'eau nous fait quitter une situation, une manière d'être, et même certaines relations qui nous emprisonnent, pour entrer dans un autre milieu de vie, dans une autre manière de vivre, dans d'autres relations de vie. C'est assez radical.

Dans cette mer des joncs, ce qui meurt radicalement, c'est ce qui opprime. En effet les Égyptiens qui rendaient esclave ce peuple d'Israël meurent dans l'eau tandis que le peuple d'Israël peut passer.

Pour Israël, c'est Moïse qui a guidé le peuple, et c'est par le pouvoir que Moïse avait reçu de Dieu qu'il a pu ouvrir cette mer pour faire passer le peuple et laisser mourir tout ce qui opprimait. De même dans notre cheminement, il y a des occasions qui ne viennent pas de notre volonté. Il y a dans notre vie des moments que nous n'avons pas choisis nous-mêmes et qui nous viennent du fond de nous-mêmes, comme une espèce d'intuition profonde, quelque chose qui s'impose à nous très fort où il nous faut opérer un détachement, quitter une réalité pour aller ailleurs. Henri le Saux[1] parle du passage d'une rive à l'autre : quitter une rive pour aller vers l'autre. C'est ça le passage par la mer, ça peut être très tourmenté, tumultueux, il peut y avoir des tempêtes.

Ce qui va nous aider à faire le passage, c'est la barque dans laquelle le Christ apparemment dort : il est quand même là présent pour nous faire faire ce passage.

Il y a des situations qu'il faut savoir quitter à certains moments sans revenir en arrière. Je dirais presque que c'est l'entrée dans le chemin spirituel.

Par exemple le baptême est un rite d'initiation : il faut mourir au vieil homme pour que renaisse l'homme nouveau qui va petit à petit grandir et se développer. On devient alors réellement fils de Dieu. Même là on trouve ce passage à travers l'eau.

 

●   La traversée du désert.

Mais en fait, pour le peuple d'Israël, il y a eu deux passages : d'abord le passage à travers la mer des joncs, ensuite le passage du Jourdain, et entre les deux il y a eu le chemin dans le désert.

De même, pour nous, le premier passage ne va pas être tout de suite l'entrée dans la terre promise.

Il a lieu lorsque nous commençons à nous ouvrir à l'intériorité, quand nous commençons à nous ouvrir à l'expérience profonde de ce que nous sommes. Avant de faire ce passage, nous restons à la superficie de nous-même, au niveau du petit "je", du petit moi ; nous sommes sur le plan intellectuel, émotionnel, sur le plan sentimental, tout ce qui n'est pas vraiment nous. Il faut savoir quitter cela pour aller dans la profondeur de ce que nous sommes réellement. Il s'agit de passer de maya (l'illusion) à la réalité profonde de ce que nous sommes.

Cette entrée dans le fond de nous-mêmes, ce n'est pas une entrée dans la plénitude tout de suite, c'est d'abord une entrée dans le désert. Et le désert est essentiellement un lieu d'épreuve.

Le désert c'est une solitude. Et de fait, je ne peux exister que si j'affronte ma propre solitude, que si je m'accepte comme différent des autres. Cependant cette solitude n'est pas isolement, c'est le fait que je ne peux plus vivre comme tout le monde.

 

●   Renaître à la vie nouvelle.

Votre naissance à vous-même est l'œuvre de l'Être profond. Cependant, quand vous commencez à renaître à la vie nouvelle par le fond de vous-même, c'est vous qui êtes aussi votre propre création : le développement de votre personnalité totale est aussi votre œuvre, ce n'est pas simplement l'œuvre de l'Esprit en vous. C'est aussi votre œuvre, et à cause de cela, cette création de vous-même se fait à travers des tas de tâtonnements, des réactions de toutes sortes. En effet, c'est encore le chaos, le tohu bohu, c'est encore beaucoup de choses qui ne sont pas en place.

 

●   La première épreuve dans la traversée du désert : le marécage.

maraisOr cette création va se faire à travers des erreurs. Quand les Hébreux franchissent la mer, ils tombent sur les eaux de Mara, c'est un peu le marécage ! De même, quand vous entrez en vous-même, vous trouvez en vous le marécage de tout ce qui est un peu chaotique, de tout ce qui est refoulé, qui n'est pas vécu. Ce n'est jamais agréable ce que l'on trouve au point de départ.

Voici alors trois dangers :

  • ou bien on se complaît dans cet état marécageux de nous-mêmes, éventuellement on en rajoute. Quand on s'identifie à cet état marécageux, cela peut conduire à un doute profond sur ce que nous sommes véritablement
  • ou bien on confond cette eau marécageuse avec l'eau de la source, et on s'imagine que c'est ça le bon Dieu ! Or le peuple d'Israël a fait l'expérience que l'eau de Mara n'étanchait pas du tout la soif car c'est une eau amère, elle n'est pas agréable, on ne peut pas la boire.
  • ou bien on remue cette eau marécageuse et on sent encore plus d'odeurs malodorantes ! mais ça n'apporte pas grand-chose !

Voyez bien que, sauf des gens exceptionnels, nous rencontrons cet état.

En Inde, le symbole de la réalisation est le lotus, pourquoi ? Parce que le lotus pousse dans la boue. Il faut donc savoir reconnaître ce terrain marécageux, mais pour ne pas y rester.

C'est pour cela qu'il y a deux manières de s'en tirer :

  • on purifie l'eau de ce marécage
  • ou on assèche cette eau (par exemple on a asséché les marais de Sologne en creusant des fossés pour assainir).

Mon ermitage s'appelait "Bellefontaine" parce que c'était un lieu de source dans un endroit marécageux[2]. L'eau de mon puits ne sentait pas bon, il fallait que j'aille jusqu'à la source pour étancher ma soif. Mais, pour aller à ma source, il fallait que je passe par le marécage. C'était un vrai marécage : un jour quelqu'un a voulu y aller en voiture, il a fallu un tracteur pour l'en sortir ! Mais cette source était très pure.

 

●   L'épreuve suivante : la querelle.

La première épreuve du peuple d'Israël au désert a donc été les eaux de Mara. Une autre épreuve a été massa et meriba : meriba signifie "lieu de la querelle", "lieu de la révolte". Le désir n'est pas un lieu où l'on étanche sa soif facilement, c'est un lieu aride, desséchant, on regrette le passé : « Avant d'entrer sur ce chemin intérieur, j'étais tellement mieux, je pouvais faire ce que je voulais. » C'est assez éprouvant, d'autant plus que ce n'est pas tout de suite que l'on rencontre la source. Alors on se révolte.

« Il n'y avait pas d'eau à boire, alors le peuple querella Moïse : “Donne-nous de l'eau à boire.” Moïse leur dit : “Pourquoi me querellez-vous, pourquoi mettez-vous le Seigneur à l'épreuve ?” “Pourquoi nous as-tu fait monter d'Égypte pour nous laisser mourir de soif ?...»

C'est le doute profond : est-ce que cette plénitude que je recherche au fond de moi-même existe vraiment ? J'ai soif vraiment de vie, j'ai soif de bonheur, j'ai soif de paix, et je rencontre l'épreuve ! Donc on met en doute : c'est l'épreuve, et nous y passons tous. Il y a des moments de notre vie où nous remettons très fort en question ce chemin intérieur. C'est pour ça que beaucoup l'abandonne et retourne en terre d'Égypte où on mange des oignons et on peut étancher sa soif mais ce n'est pas la même eau.

L'épreuve de Massa et Meriba est une épreuve très forte sur le chemin. Et il y en a bien d'autres qui ne sont pas en rapport avec l'eau : l'épreuve des serpents brûlants, de la faim aussi…

 

III – L'eau vive

 

Mais le désert, c'est aussi un lieu où il y a des sources. Heureusement qu'on rencontre ces lieux de sources qui sont de véritables oasis et qui sont aussi des lieux de rencontre et de paix. – la rencontre de la Samaritaine et de Jésus s'est faite près d'une source –

L'eau de source c'est d'une part l'eau pure dont nous avons besoin pour boire, et d'autre part c'est une eau qui apporte la vie. Dans le désert, dès que l'eau jaillit, c'est l'oasis.

L'eau de source est une eau qui jaillit de la terre et qui se répand : cette eau, on ne peut pas la contenir.

 Or il y a une source d'eau vive qui est en nous-mêmes et qui nous est toujours donnée. Tout homme, quel qu'il soit, a en lui cette source d'eau jaillissante.

Sochu Rôshi qui a été mon rôshi me disait : « Le zazen, c'est dégager petit à petit toutes les couches qu'on a pu mettre, afin de libérer la source intérieure. » C'est un moine bouddhiste qui me disait cela. Le zazen, c'est l'eau purifiante mais aussi, on creuse en soi pour libérer la source intérieure.

Dieu lui-même est une source d'eau vive. Malheureusement, comme il le constate : « il est double, le méfait commis par mon peuple : ils m’abandonnent, moi, la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau. » (Jérémie 2, 13)

 

Jn 4, la Samaritaine et Jésus, berna Lopez●  Jésus et la Samaritaine (Jean 4, 7-14).

On retrouve l'eau vive chez saint Jean dans la rencontre de Jésus et de la Samaritaine. Jésus arrive, et il est dit littéralement : « Jésus fatigué par la marche s'assit ainsi près de la source » (Jn 4, 6). On sait ensuite qu'il s'agit d'un puits.

Jésus lui dit d'abord : « Donne-moi à boire. », puis, devant son étonnement il ajoute : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive. » Et quand elle croit qu'il s'agit de l'eau de son puits il précise : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif  – c'est une eau trop humaine, au sens de "trop matérielle" – mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif – elle étanchera sa soif d'absolu, de bonheur, de joie, de paix qu'il porte en lui – au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle – ce n'est pas seulement une eau qui étanche la soif, mais c'est une eau qui jaillit pour se répandre éternellement ; c'est une eau qui ne cessera jamais de vous être communiquée pour être donnée et qui se répandra car elle sera en vous-même source… Elle sera donc source pour vous et aussi source pour les autres… vous serez vous-même source d'eau vive pour l'éternité. »

 

●  L'eau qui jaillit du Christ et du croyant (Jean 7, 37-39 et Jean 19, 34)

Chez saint Jean il y a deux autres passages qui sont intéressants et qu'il faut relier au précédent :

1. D'abord la déclaration de Jésus en Jn 7, 37-39 :

« Le dernier jour de la fête, qui est aussi le plus solennel, Jésus, debout, se mit à proclamer : “Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu'il boive, celui qui croit en moi ; comme l’a dit l’Écriture : "De son sein couleront des fleuves d’eau vive." - Donc pas seulement une source mais des fleuves ! – Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui : en effet, il n’y avait pas encore d’Esprit parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. »

2. Ensuite en Jn 19, 34, lorsque le centurion, pour voir si le Christ est mort, a planté sa lance dans le côté, saint Jean dit : « aussitôt il en sortit du sang et de l’eau », ce qui correspond à la phrase : « Il vous est bon que je m'en aille en effet, si je ne pars pas, le Paraclet (l'Esprit) ne viendra pas à vous ; si, au contraire, je pars, je vous l’enverrai.  » (Jean 16, 7).

Et c'est saint Jean qui a souligné qu'au moment de sa mort, après avoir dit « tout est accompli », le Christ a ajouté : « et inclinant la tête, il remit son souffle (son esprit) » c'est-à-dire qu'à la fois il expire et il livre son Esprit.

C'est de ce côté du Christ que la source d'eau a jailli : il est mort en nous donnant son Esprit. C'est pour cela que la source d'eau vive, alors qu'elle est uniquement liée à la vie, est liée à l'Esprit Saint.

 

En guise de conclusion.

Les deux grands symboles de l'Esprit Saint sont le souffle et l'eau.

  • la source d'eau vive, c'est en vous l'Esprit Saint, l'Esprit de vie ;
  • le souffle, c'est la puissance et la force.

L'eau c'est ce qui vient irriguer, donner la vie et c'est aussi l'Esprit en tant qu'il vient continuellement de l'intérieur nous purifier ; c'est une eau comme la source, comme le fleuve ; elle sera toujours surabondante, elle ne se tarira jamais. Une source peut se tarir, mais l'eau vive ne peut jamais se tarir.

Votre reconversion de vous-même, ce sera, à travers les passages que vous avez à vivre, puiser au fond de vous-même continuellement à cette source pour pouvoir vivre ce que vous avez à vivre à chaque instant.

De plus, l'eau est liée à la sagesse, parce que la sagesse puise au fond de nous-mêmes la lumière, la force, pour aller au-delà des apparences jusqu'au fond des choses. L'eau c'est quelque chose qui coule en vous, qui va vous donner cette sagesse intérieure, celle qui vous permettra de reconnaître davantage ce qui est – en sachant que tout ceci est lié à la mort et à la résurrection du Christ.

 

Nous sommes habités par une source même si nous n'en avons pas toujours conscience et même si nous ne n'en avons pas encore suffisamment fait l'expérience. Elle est pourtant présente en nous, et c'est par cette eau que peut se développer le lotus à travers le limon dans lequel vous êtes pour que vous puissiez grandir et vous réaliser intérieurement.

Quand vous la laissez jaillir au fond de vous-même, cette eau ne va avoir qu'un seul désir, c'est de se répandre vers les autres. Vous êtes sûr que vous êtes dans la source profonde lorsque  vous n'avez qu'un désir, c'est de communiquer ce que vous recevez. L'eau, on ne peut pas la contenir, ce n'est pas possible.

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ANNEXE : (Rituel de l’initiation chrétienne des adultes, n°216/1, p. 144-146).

Prière lors de la bénédiction de l'eau à la veillée pascale

Dieu dont la puissance invisible accomplit des merveilles dans les sacrements,
tu as voulu, au cours des temps,
que l’eau, ta créature, révèle ce que serait la grâce du baptême.

 Dès les commencements du monde, c’est ton Esprit qui planait sur les eaux
pour qu’elles reçoivent en germe la force de sanctifier.
Par les flots du déluge, tu annonçais le baptême qui fait renaître,
puisque l’eau y préfigurait à la fois la fin de tout péché et le début de toute justice.
Aux enfants d’Abraham, tu as fait passer la mer Rouge à pied sec,
pour que le peuple d’Israël, libéré de la servitude, préfigure le peuple des baptisés.
Ton Fils bien-aimé, baptisé par Jean dans les eaux du Jourdain,
consacré par l’onction de ton Esprit,
suspendu au bois de la croix, laissa couler de son côté ouvert du sang et de l’eau ;
et quand il fut ressuscité, il dit à ses disciples :
« Allez, enseignez toutes les nations,
et baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. »
Maintenant, Seigneur notre Dieu, regarde avec amour ton Église
et fais jaillir en elle la source du baptême.
Que cette eau reçoive de l’Esprit Saint, la grâce de ton Fils unique,
afin que l’homme, créé à ta ressemblance
et lavé par le baptême des souillures qui déforment cette image,
puisse renaître de l’eau et de l’Esprit pour la vie nouvelle d’enfant de Dieu.
Nous t’en prions, Seigneur notre Dieu :
Par la grâce de ton Fils, que vienne sur cette eau la puissance de l’Esprit Saint,
afin que tout homme qui sera baptisé,
enseveli dans la mort avec le Christ, ressuscite avec lui pour la vie,
car il est vivant pour les siècles des siècles.
Amen.  

 

    « Essaie de boire toi aussi à la source de ton esprit.
    À l'intérieur de toi-même il y a le principe de l'eau vive,
    il y a les canaux intarissables
    et les fleuves gonflés du sens spirituel,
    pourvu qu'ils ne soient pas obstrués par la terre et les déblais »
                                                                                        (Origène)

 


[1] Henri le Saux (1910-1973), moine bénédictin français qui a vécu en Inde, a pris le nom de Swami Abhishiktananda, qui a écrit entre autres La montée au fond du cœur. Le journal intime du moine chrétien-sannyasi hindou, Œil, Paris, 1986.

[2] Jacques Breton a vécu quatre ans comme ermite (cf. Historique du centre Assise et de Jacques Breton). Il vivait à Bellefontaine dans la commune de Sennely à la Ferté Saint-Aubin. Le village doit son nom au problème des marécages des environs, puisque "Sennely" vient du latin senes (âgé) : situé sur une colline au sommet de la Sologne, ce village échappe aux miasmes des marais et eaux stagnantes; ainsi on y vivait plus longtemps et en meilleure santé !