Les Entretiens de Lin-tsi font partie des textes de référence du zen, et ce sont des textes déroutants. Le centre Assise a eu la chance lors d'un sesshin à Tôkyô en 1992 de recevoir un enseignement d'Eizan Rôshi sur cinq de ces entretiens. Eizan est actuellement responsable du Ryutaku-ji près de Mishima, mais à l'époque il était responsable du Kaizen-ji à Tôkyô.

Note. Au moment où Demiéville a fait sa traduction, on traduisait 臨濟 par Lin Tsi, mais maintenant on dit Linji, Lintse ou Lin Tse ou même Linzi. Les Entretiens de Lin-tsi (臨濟語錄) se dit en japonais Rinzai-goroku.

Le texte de Philippe Jordy qui se trouve en premier paragraphe vient d'un autre message du blog : De quelques difficultés du travail des kôan dans le zen rinzai français, extraits d'un article de Philippe JORDY

Liste des messages concernant les enseignements d'Eizan Rôshi à Tôkyô 1992 des informations concernant le sesshin, la transription, la lecture du japonais figurent dans le 1er message (les messages seront publiés progressivement) :

  • Jours 1 et 2 : L'histoire de Rinzai avec Ôbaku (ch. Lin-tsi et Houang-po), Entretien n° 66 : Jours 1 et 2 : Rinzaï et Ôbaku.
  • Jours 3 et 4 : La montée en salle et le khât de Rinzai. Entretien n° 1 a et b : Jours 3 et 4 : Le Katsu (Khât) de Rinzaï.
  • Jour 5 : La vue juste selon Rinzai. Entretien n° 11 :  Jour 5. La vue juste selon Rinzai.
  • Jours 6 et 7 : « Si vous rencontrez un Buddha, tuez-le » et les 4 khât de Rinzai. Entretiens n° 20 et 61
  • Entretiens de Lin-tsi traduits par Paul Demiéville : présentation suivie de 7 extraits dont 5 correspondant à ce qu'a commenté Eizan Rôshi (présent message)

 

Présentation du livre

Rinzai - Lin TsiVoilà la recension du livre faite par André Bareau (Revue de l'histoire des religions, 1974 n° 185-2 pp. 231-232) :

  • « Voici, présentés, traduits et commentés par l'un des maîtres de la sinologie actuelle, M. Demiéville, le recueil des entretiens de Lin-tsi avec ses disciples. Lin-tsi, qui vivait dans la Chine du Nord- Est au IXe siècle, est « l'une des plus grandes figures de l'école bouddhique du Tch'an », plus connue sous sa forme japonaise Zen. Dans l'avant-propos, M. Demiéville situe d'abord Lin-tsi dans le bouddhisme chinois de la grande époque de la dynastie T'ang, puis il définit les principaux caractères des Entretiens qui lui sont attribués : leur rédaction en chinois vulgaire, l'absence de tout manuscrit et l'existence de textes imprimés postérieurs d'un siècle au moins à la mort du maître bouddhiste, les traductions anglaises très partielles qui en ont été faites et celles, beaucoup plus abondantes, des Japonais. Il précise ensuite la doctrine de Lin-tsi, qui est « un humanisme typiquement chinois » auquel M. Demiéville trouve une résonance universelle. La traduction du texte chinois, accompagnée de notes abondantes et souvent fort longues, vrai trésor d'érudition, est divisée en quatre parties, regroupant traditionnellement les paroles de Lin-tsi par genres : prédications, instructions collectives, diagnoses, faits et gestes, auxquels s'ajoute un assez bref appendice biographique. En un style rude, brutal, Lin-tsi met en garde ses disciples contre toutes les formes religieuses, dévotion, rites, scolastique et autres, qui égarent la plupart des gens ; et leur enjoint de chercher la vérité en eux-mêmes, dans l'instant présent, dans l'impression immédiate. M. Demiéville a su rendre claires les instructions du maître bouddhiste, si surprenantes pour les lecteurs occidentaux qui ont une tout autre conception de la religion, et par là leur ouvrir l'esprit à l'une des principales écoles du bouddhisme de l'Extrême-Orient en les mettant en un contact aussi direct que possible avec l'une de ses œuvres les plus célèbres. »

Dans une émission de "Sagesses Bouddhistes" du 23 décembre 2007, maître Taïkan Jyoji disait :

  • « Aujourd’hui, l’école Rinzaï utilise des koans. Rinzaï ou Lin Tsi en chinois a laissé une phrase capitale qui est la suivante : "L’homme authentique est sans encombrements." Tout l’enseignement de Rinzaï consistait à se dépouiller de ce qui encombre, se dépouiller de ce qui ne sert à rien, se vider du superflu. Bien évidemment cela ne se fait pas en un tour de main. Encore mieux aujourd’hui où l’on est dans une civilisation d’avoir, de posséder. En ce qui concerne la méditation, on pense souvent qu’il s’agit d’obtenir quelque chose, d’acquérir quelque chose. On imagine qu’en méditant, on va atteindre des sphères suffisamment hautes, mais en fait, la méditation, c’est supprimer ce qui ne sert à rien, en Soi et à l’extérieur de Soi. […] Aujourd’hui, on est toujours beaucoup plus pavlovisé qu’on ne l’imagine. On répète régulièrement des choses que l’on n’a pas vraiment expérimentées. Par exemple, quand une personne est un peu enrhumée, grippée ou fébrile, elle n’a pas faim. Et son entourage lui dit qu’il faut manger et prendre des forces. C’est ce qu’on entend toujours. Cela n’est pas vrai. Il ne faut pas manger pour prendre des forces, au moment où le corps n’a pas envie de manger. C’est un peu dans ce sens que réside l’enseignement : arriver à sentir les choses par soi-même, par ce qu’on a approfondi dans sa pratique. » (cf. https://www.bouddhisme-france.org/sagesses-bouddhistes/emissions-sagesses-bouddhistes/article/enseignement-de-maitre-lin-tsi.html)

Philippe Jordy qui était l'interprète d'Eizan Rôshi lors du sesshin de 1992 et qui est professeur au Japon remarquait :

  • « Il existe quelques textes importants dans le Zen Rinzai, textes fondateurs plutôt que "sacrés", et spécifiques à ce courant bouddhique, dépouillé au plan doctrinal. Outre l'étude et la pratique (récitation, "chant") de quelques grands sûtras (tel le Sûtra-Cœur, Hannya-Shingyô[1]), reformulés du pâli et du chinois en sino-japonais, il existe au moins trois grands recueils qui composent un corpus utile à la pratique du Zen Rinzai. […]Un seul a été convenablement traduit en français : Les entretiens de Lin-Tsi (Rinzai-roku) : Paul Démiéville, grand sinologue, accessoirement professeur de chinois de Jacques Lacan, était spécialiste, entre autres domaines d'excellence, du chinois populaire du IXe siècle et il a su rendre l'oralité, la force et la verdeur extraordinaire de l'enseignement de Lin-Tsi. En effet Lin-Tsi était fort peu attaché à la lettre du bouddhisme, au point de paraître iconoclaste : « si vous rencontrez le Bouddha, tuez le Bouddha ! » Brutal, en tout cas très déroutant (il poussait à tout bout de champ son hurlement familier : khât !), Lin-Tsi enjoignait à des disciples à toute extrémité, de rechercher « l'homme vrai qui ne dépend de rien » : « au-dessus de cet agglomérat de viande rouge, il y a un homme vrai sans situation qui sort et rentre sans cesse par la porte de votre visage » (in Les entretiens de Lin-Tsi). »

En fin de sesshin, après avoir commenté plusieurs passages des entretiens de Rinzai glosés à sa façon, Eizan Rôshi a fait deux remarques :

  • « J'ai déjà indiqué à quel point, à chaque fois que je relis l'histoire de maître Rinzai, je découvre un éclairage nouveau. Cette histoire où il vient, repart, revient, et va frapper sans cesse à la porte de maître Ôbaku… Il faut toujours lire avec un nouvel œil pour apprécier chaque phrase sous un nouvel angle. Ceci est aussi valable pour la littérature que pour les ouvrages de spiritualité.»
  • « L'opéra de Paris est intéressant mais en tout cas, ce que nous faisons ici est encore plus intéressant. C'est avec ce plaisir, avec cet intérêt, avec cet amusement qu'il faut lire cet épisode de Rinzai. Rassurez-vous, les Japonais lisent cela sans rien y comprendre. Il n'y a que moi qui puisse lire cela en riant à gorge déployée ! Pourtant, c'est à ce point-là qu'il faut que vous alliez, et c'est ça la difficulté du zen. C'est de cette manière-là que vous devez lire cette expérience. »

Eizan Rôshi avait dit une autre fois :

  • « Parmi les nombreux textes du zen, les enseignements de maître Rinzai (en chinois : Lin-Tsi) sont parmi les plus importants. C'est à travers ces Entretiens qu'on est à même de comprendre le cœur du zen, cette bataille pour la vie ou la mort qui est au cœur du zen. Dans de nombreux passages, Rinzai a, tour à tour, interprété le rôle du questionneur et le rôle du maître qui enseigne.»

 Note. Ce que Demiéville rend par « khāt » est le caractère chinois he ( 喝, katsu en japonais) impossible à traduire. C’est un cri, une interjection et « un son guttural, rauque et étouffé » (Dictionnaire classique de la langue chinoise (1966).

 

Entretiens de Lin-tsi : sept extraits

 

Entretiens de Lin tsiLa transcription des enseignements d'Eizan Rôshi sur cinq des Entretiens de Lin-tsi figure (ou va figurer) sur le blog des Voies d'Assise sous la forme de 5 messages. Voici ces textes dans la traduction faite par Paul Demiéville. Paris, Fayard, 1972 (édition épuisée). Le livre entier est fait de 88 entretiens numérotés, et classés en quatre parties, Eizan a pioché dans chacune.

  1. Faits et gestes n° 66 : L'histoire de Rinzai avec Ôbaku (ch. Lin-tsi et Houang-po)
  2. Prédications n° 1 a et b : la montée en salle et le khât de Rinzai
  3. Prédications n° 3 a : l'homme vrai sans situation (non commenté par Eizan Rôshi)
  4. Instructions collectives n° 11 : la vue juste
  5. Instructions collectives n° 20 : « Si vous rencontrez un Buddha, tuez le Buddha »
  6. Instructions collectives n°29 b et c : l'accueil réservé par Lin Tsi à ceux qui cherchent (non commenté par Eizan Rôshi).
  7. Diagnoses n° 61 : les quatre khât de Rinzai

Remarque : le livre des Entretiens de Lin-tsi est épuisé mais on trouve les 16 premiers entretiens sans les notes sur http://bouddhanar-8.blogspot.com/2006/08/entretiens-de-lin-tsi.html

 

1) Faits et gestes n° 66 : L'histoire de Rinzai avec Ôbaku (ch. Lin-tsi et Houang-po) (commentés les 1er et 2ème jours de sesshin).

  • D'après Paul Demiéville, cette partie des Entretiens de Lin-tsi qui s'appelleFaits et gestes, est un recueil d'épisodes biographiques, comme on en compilait après la mort des maîtres du Chan, coutume attestée dès l'époque de Lin-tsi. Ce qui ne veut pas dire que cette partie du recueil tel qu'elle nous est parvenue, remonte effectivement aux disciples immédiats du maître ; elle semble avoir été ajoutée après coup. Il s'agit surtout des rencontres de Lin-tsi au cours de ces pérégrinations dans sa jeunesse, de ses comportements et de ses dialogues lors de ses rencontres, alors que les prédications et les instructions collectives (1ère et 2ème parties du livre) doivent être de sa vieillesse.

Correspondants des noms : Houang-Po (jap. Ôbaku) ; Lin-tsi (jap. Rinzai) ; Ta-yu (jap. Daigu)

Livre de Demiéville p. 205-210. Références T 504 pour a :a, 26 ; b : c 10 ; c : c 14 ; d : c 23   et T 505 pour e : a 2.

 

dokusana. Au début, lorsque le maître (Lin-tsi) se trouvait dans la communauté de Houang-Po, sa conduite était simple et directe. Le président dit alors en soupirant : « Bien qu'il soit un puîné, il diffère de tout le monde. » Et il lui demanda : « Doyen, combien de temps avez-vous été ici ? » Le maître dit : « Trois ans. » Le président dit : « Avez-vous jamais consulté et questionné ? » Le maître dit : « Jamais. Je ne sais sur quoi je questionnerais. » Le président dit : « Pourquoi n'iriez-vous pas questionner le révérend chef de salle sur ce qu'est exactement la grande idée du bouddhisme ? » Alors le maître alla questionner. Il n'avait pas fini de parler, que Houang-Po le battit. Le maître descendit et s'en revint. Le président lui dit : « Qu'en a-t-il été de votre question ? » Le maître dit : « Je n'avais pas fini de parler, que le révérend m'a battu. Je ne comprends pas ! » Le président dit : « Allez seulement le questionner encore ! » Le maître alla de nouveaux questionner : de nouveau Houang-Po le battit ; et ainsi trois questions, trois bastonnades. Le maître déclara au président : « Vous avez eu la bonté de m'envoyer interroger le révérend. Trois fois j'ai questionné, trois fois j'ai été battu. Je suis au regret d'être obstrué par les conditions antérieures : je ne comprends pas son intention profonde. Pour le moment, je vais prendre congé et m'en aller. » Le président dit : « Si vous vous en allez, il faut aller prendre congé du révérend. » Le maître salua et se retira.

b. Le président se rendit par avance auprès du révérend (Houang-Po) auquel il dit : « Ce puîné qui vous a questionné se montre fort conforme à la Loi. S'il vient prendre congé, trouvez le moyen de le recevoir. À l'avenir, pour peu qu'on creuse, il deviendra un grand arbre qui procurera la fraîcheur de son ombre aux hommes du monde entier. » Le maître (Lin-tsi) alla prendre congé. Houang-Po lui dit : « Il ne faut pas aller ailleurs – va chez Ta-yu (qui réside) près des bas-fonds de Kao-ngan : sûrement il t'expliquera.»

c. Le maître alla chez Ta-Yu. Ta-yu lui demanda d'où il venait : « De chez Houang-Po », dit le maître. Ta-yu dit : « Et qu'est-ce qu'il dit, Houang-Po ? » Le maître dit : « Trois fois je l'ai questionné sur ce qu'est exactement la grande idée du bouddhisme, trois fois j'ai été battu. Je ne sais si j'ai commis une faute ou non. » Ta-yu dit : « Alors que Houang-Po, comme une bonne vieille grand-mère, s'est donné toute cette peine pour toi, tu viens encore ici me demander si tu as commis une faute ! » Sous cette parole, le maître atteignit le grand éveil. Il dit : « Après tout, le bouddhisme de Houang-Po, ce n'est pas grand-chose ! » Ta-yu l'empoigna ferme et dit : « Ce petit diable qui mouille encore son lit ! Il vient me demander s'il a commis une faute ou non, et maintenant il me dit que le bouddhisme de Houang-Po ce n'est pas grand-chose ! Quelles théories as-tu donc en tête ? Dis vite ! dis vite ! » Mais le maître appliqua trois coups de poing sur les côtes de Ta-yu. Ta-yu le lâcha et dit : « Ton maître, c'est Houang-Po. Cela ne me regarde pas. »

d. Ayant pris congé de Ta-yu, le maître retourna auprès de Houang-Po qui, le voyant venir, lui dit : « Quand y aura-t-il un terme aux allées et venues de ce gaillard ? » Le maître dit : « c'est seulement parce que vous m'avez montré tant de gentillesse, comme une bonne vieille grand-mère ! » Et, après les compliments d'usage, il se tint debout pour assister Houang-Po. Celui-ci lui demanda d'où il revenait. Le maître dit : « Selon l'ordre que vous avez bien voulu me donner hier, je reviens d'avoir été consulté Ta-yu. » Houang-Po dit : « Et qu'est-ce qu'il a dit, Ta-yu ? » Le maître rapporta la conversation qui précède. Houang-Po dit : « Comment pourrais-je rattraper ce gaillard (Ta-yu) ? Attends alors que je lui en flanque une bonne dose bien douloureuse ! » Le maître dit : « Que parlez-vous d'attendre ? C'est sur-le-champ que vous allez bouffer la dose ! » Et aussitôt il le gifla. Houang-Po dit : « Ce fou qui vient ici tirer la barbiche du tigre ! » Le maître alors fit khât. Houang-Po dit : « Assistant, emmène ce fou à la salle des consultations. »

e. Plus tard, Kouei-chan mentionna cette histoire et demanda à Yang-chan : « À l'époque, est-ce auprès de Ta-yu ou de Houang-Po que Lin-tsi a trouvé main forte ? » Yang-chan dit : « non seulement il a chevauché la tête du tigre, mais il a su aussi lui tirer la queue. »

 

2) Prédications n° 1 a et b : la montée en salle et le khât de Rinzai (commenté le 3ème jour de sesshin).

  • Ce texte est le début des Entretiens de Lin-tsi. D'aprèsPaul Demiéville, le titre de la première partie du livre s'appelle "Prédications" et signifie "monter en salle", c'est-à-dire se rendre dans la "salle de la Loi" où avaient lieu les séances formelles de prédication auxquelles assistaient, en principe, tous les moines d'un monastère et souvent, avec eux, des hôtes du dehors, pieux donateurs ou autres laïcs qui étaient parfois des instigateurs des séances. Si l'on y monte, c'est soit parce que cette salle se trouvait dans un bâtiment à soubassements surélevés, soit par simple idiotisme (comme on disait "monter à la capitale"). Dans l'école Tch'an, on évitait, semble-t-il, pour la salle des prédications, le terme de "salle d'explications" plus usuel dans les autres écoles bouddhiques parce que le Tch'an se refuse à "expliquer" la Loi. Le terme de "prédication" lui-même n'est guère approprié, car les maîtres de Tch'an concevaient souvent les séances comme des dialogues avec leurs auditeurs ainsi qu'on le verra ici même.

Livre de  Paul Demiéville p. 21-26. Références T 496 : a :b 11 ; b : b 16

 

monter en sallea. Le gouverneur Wang, qui portait le titre de conseiller ordinaire, et ses fonctionnaires avaient invité le maître à monter en chaire. En montant en salle, le maître dit : « Si je monte sur cette chaire aujourd’hui, c’est que je ne puis faire autrement, c’est par respect humain. Pour prôner notre Grande Affaire, si je m’en tenais à la tradition de notre lignée de patriarches et de disciples, je n’ouvrirais simplement pas la bouche, et vous n’auriez où mettre le pied. Mais, prenant en considération la prière instante de Monsieur le conseiller ordinaire, comment en ce jour pourrais-je cacher mes principes ? Y a-t-il donc quelque habile général qui soit prêt sur-le-champ à disposer ses troupes et à déployer ses étendards ? Qu’il témoigne devant l’assemblée, pour voir ! »

b. Un moine demanda quelle était la grande idée du bouddhisme. Le maître fit khât. Le moine s’inclina. Le maître dit : « En voilà un qui se montre capable de soutenir la discussion. »

 

Notes d'après Demiéville :
   Monter en chaire : le prédicateur s'asseyait sur un siège haut, un fauteuil surélevé avec dossier, accoudoirs en bois et banquette cordée d'après l'usage indien qui est à l'origine de l'emploi de la chaise en Chine.
   La grande idée du bouddhisme : c'est le type même de la fausse question, abstraite et discursive, qui revient constamment dans les dialogues du Tch'an où elle sert de prétexte pour mettre à l'épreuve la réaction de l'interlocuteur et provoque immanquablement le khât, la bastonnade ou la gifle.
    Khât est la prononciation T'ang d'un caractère chinois qui se lit aujourd'hui ho : c'est une éructation, procédé inimitable de la maïeutique Tch'an ; Lin-tsi passe pour en avoir été le virtuose le plus consommé sinon l'inventeur. Ne vient-il pas de dire que, s'il était fidèle à ses principes, il n'ouvrirait pas la bouche ? L'interlocuteur s'incline sans rien dire non plus.

 

3) Prédications n° 3 : l'homme vrai sans situation (non commenté par Eizan Rôshi).

  • C'est là le logion le plus célèbre de Lin-tsi, la quintessence de sa pensée.

Dans le livre de Demiévielle, p. 31, référence T 496 c,10.

 

Montant en salle, il dit « Sur votre conglomérat de chair rouge, il y a un homme vrai sans situation, qui sans cesse sort et entre par les portes de votre visage. Voyons un peu, ceux qui n’ont pas encore témoigné ! » Alors un moine sortit de l’assemblée et demanda comment était un homme vrai sans situation. Le maître descendit de sa banquette de Dhyâna et, empoignant le moine qu’il tint immobile, lui dit : « Dis-le toi-même ! Dis ! » Le moine hésita. Le maître le lâcha et dit « L’homme vrai sans situation, c’est je ne sais quel bâtonnet à se sécher le bran… » Et il retourna dans sa cellule.

 

Notes d'après Demiéville :
   L'homme vrai sans situation : Le terme d’« homme vrai » dérive directement des philosophes taoïstes de l’antiquité, encore qu’il ait été employé pour désigner le Buddha ou l’Arhat (le saint délivré) dans les premières traductions chinoises de textes bouddhiques. Le mot « situation » (wei) s’applique dans le langage administratif à la situation d’un fonctionnaire dans la hiérarchie officielle. Comme cette hiérarchie comprenait toute l’élite sociale, la seule qui comptât vraiment dans la Chine ancienne, un homme « sans situation » était un homme hors cadre, privé de statut, une entité indéterminée. C’est à peu près dans l’esprit de Lin-tsi que le romancier autrichien Robert Musil, qui s’intéressait tant au Lao-tseu avant sa mort tragique en 1942, concevait son héros somme un homme sans caractéristiques particulières, Der Mann ohne Eigenschaften [fr.  L'Homme sans qualités, deux tomes Points Seuil, 2011]
   Je ne sais quel bâtonnet à se sécher le bran. Toute définition de l’« homme vrai » ne peut être qu’impropre (au sens propre), vile, ordurière, puisqu’il est par définition ce qui échappe à toute définition. […] En Inde, où il n’y avait pas de papier, on s’essuyait avec des bouts de bois, ainsi que le prescrivent les codes disciplinaires, et les moines chinois avaient adopté cet usage.

 

4) Instructions collectives n° 11 : la vue juste (commenté le 5ème jour de sesshin)

  • Texte faisant partie des "Instructions collectives" qui occupent la deuxième partie du livre et représentent à peu près la moitié du livre. Elles sont numérotées de 10 à 64, celle-ci est le n° 11. Il semble que la prédication formelle (ou montée en salle) avait lieu le matin et que l'instruction collective avait lieu le soir.

Livre de Demiéville p.55. Référence T 497 a, 29

 

Et le maître dit : « Ce qu’il faut actuellement à ceux qui apprennent la Loi du Buddha, c’est avoir la vue juste. Ayant la vue juste, les naissances et les morts ne les affecteront pas ; ils seront libres de leurs mouvements, de s’en aller ou de rester ; et toute supériorité transcendante leur viendra d’elle-même sans qu’ils aient besoin de la rechercher. Adeptes de la Voie, tous nos anciens ont eu leurs routes pour faire sortir les hommes. Quant à moi, ce que je leur montre, c’est à ne se laisser abuser par personne. Si vous avez usage (de ce conseil), faites-en usage ; mais plus de retard, plus de doute ! Si aujourd’hui les apprentis ne réussissent pas, où est leur défaut ? Leur défaut est de ne pas avoir confiance en eux-mêmes. C’est parce que vous n’avez pas de confiance en vous-mêmes, que vous vous empressez tant à courir après ce qui vous est extérieur, vous laissant détourner par ces dix mille objets, et que vous ne trouvez pas l’indépendance. Sachez mettre en repos cet esprit de recherche qui vous fait courir de pensée en pensée, et vous ne différerez plus d’un Buddha-patriarche. Voulez-vous savoir ce qu’il est, le Buddha-patriarche ? Tout simplement ces hommes qui sont là, devant moi, à écouter la Loi. C’est parce que les apprentis n’ont pas suffisamment de confiance, qu’ils courent tant chercher à l’extérieur ; et même s’ils trouvent quelque chose, ce ne sont que supériorités selon la lettre : jamais ils ne trouvent l’esprit même du patriarche vivant. Ne vous y trompez pas, vénérables Dhyânistes ! Si vous ne le rencontrez pas en ce moment même, c’est pour des milliers de renaissances, au cours de myriades de périodes cosmiques, que vous circulerez dans le Triple Monde à la poursuite des objets agréables qui vous accrochent, renaissant dans des ventres d’ânesses ou de vaches.

À mon point de vue, adeptes, vous ne différez point de Çâkya. Aujourd’hui, au milieu de tant d’activités de toutes sortes, qu’est-ce qui vous manque ? Jamais ne s’arrête le rayonnement spirituel émanant de vos six sens ! Quiconque sait voir les choses de cette manière, sera pour toute son existence un homme sans affaires. »

 

Notes d'après Paul Demiéville :
   La vue juste : dans le bouddhisme classique, la vue juste (ou correcte, ou droite) est le premier des huit éléments constitutifs de l'éveil et une des catégories cardinales de la dogmatique canonique. Lin-tsi l'adopte, mais en en donnant, selon son habitude, une définition à sa façon.
   Vénérables Dyânistes : tch'an-tô, interpellatif calqué sur ta-tô, grande vertu qui correspond au sanskrit bhadanta et sera traduit ci-dessous par "vénérables". Une telle expression montre à quel point le mot tch'an avait dévié de son sens de dhyâna, méditation.
   Sans affaires : wou-che, un des termes clés du vocabulaire de Lin-tsi. Il se rattache directement au wou-wei de la philosophie taoïste (rien faire, non agir).

 

5) Instructions collectives n° 20 : “Si vous rencontrez un Buddha, tuez-le” (commenté le 6ème jour de sesshin)

Dans le livre de Demiéville, p. 115-117. Références T 500 : b, 16 puis b, 21

 

a. « Adeptes, si des moinillons sortis de la vie de famille veulent apprendre la voie, ils n'ont qu'à faire comme moi, le moine de montagne. Naguère je m'étais intéressé au Vinaya et “j'avais fait aussi des recherches sur les Textes et sur les Traités”. Puis je m'aperçus que ce n'était là que drogues bonnes à soigner le monde, et discours de surface ; et d'un seul coup, je rejetais tout cela. Je me mis alors à m'informer de la Voie en consultant des maîtres de Tch'an, et je rencontrais enfin un grand ami de bien ; c'est alors seulement que mon œil de Voie commença à à voir clair. J'ai reconnu en lui un de ces vieux maîtres dignes d'être révérés par le monde entier, et je sus que la connaissance de ce qui est pervers et de ce qui est droit ne s'acquiert pas en naissant de sa maman. Il faut encore sonder les choses en personne, s'épurer (comme un minerai), se polir (comme un miroir de bronze) : puis un beau matin on s'éveille. »

b. « Adeptes, voulez-vous voir les choses conformément à la Loi ? Gardez-vous seulement de vous laisser égarer par les gens. Tout ce que vous rencontrez, au dehors et (même) au-dedans de vous-même, tuez-le. Si vous rencontrez un Buddha, tuez le Buddha ! Si vous rencontrez un patriarche, tuez le patriarche ! Si vous rencontrez un Arhat, tuez l'Arhat ! Si vous rencontrez vos père et mère, tuez vos père et mère ! Si vous rencontrez vos proches, tuez vos proches ! C'est là le moyen de vous délivrer et d'échapper à l'esclavage des choses ; c'est là l'évasion, c'est là l'indépendance ! »

  • b (道流、爾欲得如法見解、但莫受人惑。向裏向外、逢著便殺。逢佛殺佛逢祖殺祖、逢羅漢殺羅漢、逢父母殺父母、逢親眷殺親眷、始得解脱、不與物拘、透脱自在。)

 

Notes d'après Paul Demiéville :
   Vinaya : les codes de discipline monastique.
J'avais fait aussi des recherches sur les Textes (sûtras) et les Traités (çâstra) : c'est un verre sur la « chanson de la réalisation de la voie » : « dès ma jeunesse, j'ai accumulé les études ; et moi aussi j'ai fait des recherches sur les textes et les traités. »
   Un grand ami de bien : c'est son cher Houang-Po (jap. Ôbaku).
   Tuez le Buddha… : Ce sont là les célèbres blasphèmes de Lin-tsi pris à la lettre des paradoxes de la dialectique Mâdhyamika… Les Chinois se montrèrent particulièrement sensibles à ceux de ces blasphèmes qui allaient contre la pitié filiale, base de leur éthique sociale (« tuez vos père et mère ! Tuez vos proches ! »). […] La formule « si vous rencontrez un Buddha, tuez le Buddha ! si vous rencontrez un patriarche, tuez le patriarche ! » a été citée plus tard à satiété. Elle est reprise notamment au début d'un des plus célèbres opuscules tch'an des Song : La passe sans porte (jap. Mumonkan)

 

6) Instructions collectives n°29 b et c : l'accueil réservé par Lin Tsi à ceux qui cherchent (non commenté par Eizan Rôshi)

Dans le livre de Demiéville p. 140-142, Référence T 501 b,27 et c.

 

  • Résumé de la partie a) par Paul Demiéville dans un autre livre : « Après avoir rappelé à ses auditeurs l'œuvre des maîtres qui l'ont précédé, leurs méthodes, leurs déboires, Lin-tsi définit sa propre méthode en se comparant à un homme qui revêt toutes sortes d'habits pour s'adapter aux préjugés des gens qui viennent le consulter. »

b. Quant à ma manière d'agir à moi, celle que j'emploie aujourd'hui, elle est, en vérité, à la fois créative et destructive. Je me joue dans les transformations spirituelles; j'accède à tous les objets, mais en restant sans affaires où que ce soit. Les objets ne sauraient me faire dévier. Pour peu que quelqu'un vienne à la recherche, je sors le regarder. Il ne me reconnaît pas. Je mets alors toutes sortes de vêtements, qui font naître chez l'apprenti des interprétations; et à tout coup il se laisse prendre à mes paroles et à mes phrases. Ô amertume ! Ces tondus aveugles qui n'ont pas l'œil s'emparent des vêtements que j'ai mis pour me voir bleu, jaune, rouge, blanc. Et si je les enlève pour aborder des domaines purs, voilà les apprentis qui aspirent aussitôt à la pureté ; et si j'enlève encore ce vêtement de pureté, les voilà tout perdus et frappés de stupeur. Ils se mettent à courir comme fous, disant que je suis nu ! Je leur dis alors : "Le reconnaissez-vous, enfin, l'homme en moi qui met les vêtements ?" Et soudain ils tournent la tête, et voilà qu'ils me connaissent.

c. Vénérables, ne vous laissez pas prendre aux vêtements ! Le vêtement est incapable de rien faire par lui-même ; c'est l'homme qui est capable de mettre le vêtement. Il y a le vêtement "pureté", le vêtement "sans naissance", le vêtement "Bodhi", le vêtement "Nirvâna", le vêtement "patriarches", le vêtement "Buddha", tout cela, vénérables, ce ne sont que phonèmes et noms, mots et phrases. Autant de transformations vestimentaires ! Cela part de l'océan du souffle, au-dessous du cercle du nombril, pour venir frapper les dents qui, sous ce choc, forment des phrases avec leur sens ; il est clair qu'il n'y a là que transformations illusoires. Et, vénérables, "l'acte du langage vocal" qui se produit à l'extérieur, ne fait que porter information "de ce qui, intérieurement, relève de l'esprit". Du fait de l'intention, il y a les pensées : autant de vêtements. Si vous interprétez comme vrais ces vêtements dont il se revêt, vous aurez beau passer des périodes cosmiques aussi nombreuses que les grains de poussière, vous n'aurez affaire qu'à des super-savoirs vestimentaires ; et parcourant le cycle du Triple Monde, vous circulerez parmi les naissances et les morts. Mieux vaut être sans affaires ! Mieux vaut "ne pas se connaître lorsqu'on se rencontre ; ne pas savoir le nom d'avec qui l'on converse".

 

Notes d'après Demiéville :
   L'océan du souffle : terme emprunté  à la physiologie taoïque. C'est le "champ de cinabre" inférieur, centre du souffle vital, à trois pouces au-dessous du nombril.
   Ne pas se connaître lorsqu'on se rencontre…  : vieux dicton cité par les maîtres Tch'an des T'ang… Le sens qui lui est appliqué ici est évidemment qu'entre hommes vrais on ne doit tenir compte ni du nom, ni d'aucune autre caractéristique particulière – ne sont-ils pas nus ?

 

7) Diagnoses n° 61 : les quatre khât de Rinzai (commenté le 7ème jour de sesshin)

Livre de Demiéville p. 195, Référence T. 504  a, 26.

 

« Le maître demanda à un moine :

  • Parfois un khât est comme l’épée précieuse du roi-diamant.
  • parfois un khât est comme un lion aux poils d’or tapi sur le sol ;
  • parfois un khât est comme un perche à explorer, munie d’herbes qui font ombre ;
  • parfois un khât ne fait pas office de khât.

Comment comprenez-vous cela ? demanda Lin tsi. Le moine hésita. Le maître le battit. »

 

Notes d'après Demiéville :
Ce paragraphe est appelé « les quatre khât de Lin-tsi ». Il est longuement commenté par Suzuki dans La pensée fondamentale de Lin-tsi (1961).
   Roi diamant : une épée dure comme ce roi des matières précieuses que le diamant ? Ou l'épée d'un Vajra-râja ? L'expression est dans la marche héroïque apocryphe où elle illustre la dureté et l'indestructibilité … Il s'agit évidemment du khât destructeur, qui tranche toutes les lianes.
   Un lion tapi : c'est le khât insidieux, qui guette l'adversaire.
   Une perche à explorer… : une canne à pêche au bout de laquelle on fixe des herbes pour rabattre le poisson. C'est le khât explorateur qui met à l'épreuve l'adversaire.
   Le khât qui ne fait pas office de khât (litt. « Qui ne fait pas activité de khât »). Le comble d'efficacité du khât est de n'en pas avoir. Il relève alors de l'absolu, de la substance (t'i).