La lumière au-delà du lumineux et de l'obscur, par Jean Marchal
« La vie n'est ni bonne ni mauvaise, seule existe la lumière, qui est au-delà du lumineux et de l'obscur, comme l'amour se situe au-delà de la sympathie et de l'antipathie, et la loi au-delà du sens et du contresens. » (K-G Dürckeim, Le Don de la grâce, p. 287)
Dans une conférence qu'il a faite au Centre Assise, Jean Marchal a cité Lanza del Vasto[1] : « L'univers est un grand cristal qui se renvoie la lumière de facette à facette » et l'a commenté : « c'est-à-dire que chaque élément est en rapport avec tous les autres par la lumière, c'est-à-dire l'Esprit. »
Jean Marchal (1931-2021) était spécialiste du langage symbolique. Pusieurs messages sur lui figurent sur le blog dans le tag Jean Marchal. Voici des extraits de son livre L'Apocalypse de Jean, Albin Michel 1987, réédité Ed du Relié en 2018, et aussi de son livre Les vitraux de François Décorchemont, Lethielleux, 2001.
Dans Les vitraux de François Décorchemont il cite une verrière qu'on peut voir sur internet : http://www.ipernity.com/doc/philippe_28/16548399 ou http://ndoduc.free.fr/vitraux/htm6101/eg_SGSP@Etrepagny.php
La lumière au-delà du lumineux et de l'obscur
Jean Marchal
1°) L'Apocalypse de Jean, p. 59-61
« Un trône était placé dans le ciel et sur ce trône quelqu'un était assis » (Ap 4, 2)
La scène est "dans le ciel", c'est-à-dire dans l'éternité, au-delà du déroulement du temps. […]
Cette Présence est perfection de lumière et de transparence, comme l'évoque la suite du texte : « Celui qui était assis était semblable à une pierre de jaspe et de sardoine. Et tout autour du trône, un arc-en-ciel semblable à un aspect d'émeraude » (Ap 4, 3).
On peut en effet distinguer trois états d'évolution et de perfection de la matière dont est fait le monde créé :
- l'état le plus grossier est celui de la matière opaque, comme la terre brute, qui ignore la lumière ;
- l'état intermédiaire est celui de la matière réfléchissante, comme le métal, qui renvoie la lumière sans en être pénétré ;
- le troisième état, l'état parfait, est celui de la matière transparente qu'est la pierre précieuse, qui se laisse entièrement pénétrer et traverser par la lumière en la colorant plus ou moins.
Ainsi la pierre précieuse est, selon la définition que K. von Dürckheim donne de l'état de méditation (dans lequel l'être humain se fait transparent au divin) : "transparence pour la transcendance".
C'est là le symbole de la véritable connaissance, connaissance du Soi en soi, alors que la matière réfléchissante symbolise la foi et la prière, et la matière opaque l'ignorance et le refus du divin.
“Celui qui est assis sur le trône” est donc lumière et transparence. Nous verrons à la fin de l'Apocalypse ces qualités attribuées à la Jérusalem nouvelle descendue du ciel sur la terre, dont les murs sont tout entiers faits de pierres précieuses : état d'une humanité régénérée et transparente à la transcendance.
Autour du trône est l'arc-en-ciel semblable à une émeraude. L'arc-en-ciel est le résultat de la diffraction en sept couleurs de la lumière blanche : nous retrouvons le nombre sept comme symbole de la manifestation de l'Un (la lumière blanche) à travers une évolution progressive où chaque époque engendre l'époque suivante jusqu'à l'achèvement de la série évolutive. L'arc-en-ciel symbolise ici l'achèvement de la manifestation du Principe divin à travers l'histoire, et l'ensemble de la scène évoque la récapitulation instantanée, hors du temps, de la totalité de son déroulement.
2°) Les vitraux de Décorchemont, p. 122
Il est un dernier thème, le plus important, que l'on peut distinguer dans cette œuvre considérable, c'est celui de la lumière. Il y est partout présent, implicitement ou explicitement.
Implicitement présent partout, certes, puisque le vitrail ne vit que du mariage de la matière verrière avec la lumière, c'est-à-dire de l'aspect corpusculaire de la matière avec son aspect ondulatoire. Mais il ne s'agit là que de la lumière visible, celle qui à travers nos yeux de chair nous révèle toutes les splendeurs du monde créé.
Mais c'est explicitement que Décorchemont a voulu, dans quelques-uns de ses vitraux, représenter de façon symbolique la lumière primordiale, celle du monde invisible dont le prologue de l'évangile de saint Jean nous dit qu'elle est la vie même : « et la vie est la lumière des hommes. »
Le Credo chrétien en fait la manifestation première de Dieu dans son Verbe, “lumen de lumine” (lumière née de la lumière)[2].
Elle est probablement cette lumière dont seront tissés les corps ressuscités au jour du jugement dernier, et qui déjà se manifeste à trois disciples lors de la Transfiguration du Christ au mont Thabor.
C'est de cette lumière, archétype de la lumière visible, dont Baudelaire a l'intuition géniale lorsqu'il écrit, en conclusion du premier poème des Fleurs du mal intitulé "Bénédiction" et parlant de la "couronne mystique" qui s'identifie à nos corps de lumière :
« Car elle ne sera faite que de pure lumière
Puisée au foyer saint des rayons primitifs
Et dont nos yeux mortels en leur splendeur entière
Ne sont que des miroirs obscurcis et craintifs. »
Ce qui est de dire que la lumière visible n'est que le reflet de la lumière divine, lumière primordiale devant laquelle nos yeux de chair restent "obscurcis et craintifs" comme le furent ceux de trois apôtres lorsqu'ils furent témoins de la Transfiguration du Christ.
Ces rayons primitifs issus du foyer saint qui est à l'origine de l'univers, nous les voyons sur certains vitraux de Décorchemont baignant d'un rayonnement intense les personnages qu'il met en scène.
Déjà au XIIIe siècle nous pouvons voir ce rayonnement figuré sur certains panneaux montrant la mort de saint Jean l'évangéliste : ainsi à Chartres, à Lyon, mais surtout à Troyes. Tous illustrent un épisode de la légende dorée relatant qu'au moment de mourir saint Jean s'assit dans son cercueil et fut « environné d'une si grande lumière que personne ne pût le regarder ».
C'est sur une verrière haute du chœur de la cathédrale de Troyes consacrée à la vie de saint Jean que cette scène est représentée de la manière la plus suggestive : Jean, assis dans son cercueil, tend ses mains jointes comme pour recueillir la lumière rouge et bleue qui baigne tout le panneau et vers laquelle il retourne par la mort.
Décorchemont a de même illustré ce rayonnement sur plusieurs verrières. Le “foyer saint des rayons primitifs” est, à Menneval, la colombe du Saint Esprit qui baigne d'un rayonnement rouge la Sainte Trinité (p. 63), et à Étrépagny le cœur du Christ sur la grande verrière du transept sud (p. 41).
À Sainte-Marthe, sur la même fenêtre ce sont : l'ange de l'Annonciation à gauche et l'étoile de la Nativité à droite qui sont les foyers de la lumière spirituelle qui inonde le vitrail.
À Étrépagny, sur le panneau représentant l'Annonciation (p. 88), la source du rayonnement est encore l'ange. Il voisine sur la même fenêtre avec le couronnement de la vierge où c'est la couronne elle-même qui diffuse la lumière. On trouve de même la couronne comme foyer sur le vitrail de saint Timothée à Albepierre.
Mais il est une autre façon pour Décorchemont de représenter en verre la lumière invisible aux yeux mortels. C'est à Étrépagny qu'il a nimbé le corps de chair de sainte Madeleine Fontaine d'une aura lumineuse d'une subtilité telle que personne avant lui n'avait tenté de le faire sur un vitrail, et pour cause : seule la peinture avait permis jusque-là de suggérer ces aura de lumière.
Ainsi Rembrandt au XVIIe siècle et Odilon Redon au XXe ont su le faire sur certaines de leurs œuvres et réussi à montrer cette lumière qui témoigne de la réalité du corps immatériel appelé à la résurrection à la fin des temps. Le pastel qu'employait de préférence Redon se prête particulièrement à l'évocation de ces auras qui parfois se manifestent aux yeux préparés ainsi à s'y ouvrir, comme ce fut le cas lors de la Transfiguration du Christ au mont Thabor ou, dix-neuf siècles plus tard, lorsque Saint Séraphin de Sarov (1759-1833) se transforma aux yeux de son dicible Motovilov [voir en annexe].
Suggérer cette lumière d'un autre monde sur un vitrail était impossible avec les techniques habituelles employées depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours. Seule la pâte de cristal telle que Décorchemont l'avait mise au point et telle qu'il l'a mise au service des fenêtres d'églises rendait cette gageure réalisable. Le halo lumineux qui nimbe le corps de Sainte Madeleine Fontaine sur la verrière d'Étrépagny n'a d'équivalent nulle part ailleurs dans l'histoire du vitrail, et à vrai dire, il reste unique même dans l'œuvre de Décorchemont.
Ainsi celui-ci s'apparente-t-il à ce témoin de la lumière dont nous parle le prologue de l'Évangile de Saint-Jean, venu pour “rendre témoignage à la lumière” : “Ut testimonium periberet de lumine”.
ANNEXE
Comment saint Séraphin de Sarov (1759-1833) se transforma aux yeux de son dicible Motovilov
Extraits des Entretiens (http://www.eglise-orthodoxe.eu/text_sarov_motovilov.htm), c'est Motolitov qui parle.
— … je ne comprends pas comment je peux être absolument sûr de me trouver dans l’Esprit-Saint ? Comment puis-je moi-même déceler en moi sa manifestation ?
Le Père Séraphim répondit : — Je t’ai déjà dit que c’était très simple et je t’ai expliqué en détail comment les hommes se trouvaient dans l’Esprit-Saint et comment il fallait comprendre sa manifestation en nous… Que te faut-il encore ?
— Il me faut, répondis-je, le comprendre vraiment bien…
Alors le Père Séraphim me prit par les épaules et les serrant très fort dit : — Nous sommes tous les deux, toi et moi, en la plénitude de l’Esprit-Saint. Pourquoi ne me regardes-tu pas ?
— Je ne peux pas, Père, vous regarder. Des foudres jaillissent de vos yeux. Votre visage est devenu plus lumineux que le soleil. J’ai mal aux yeux…
Le Père Séraphim dit : — N’aies pas peur, ami de Dieu. Tu es devenu aussi lumineux que moi. Toi aussi tu es à présent dans la plénitude du Saint-Esprit, autrement tu n’aurais pas pu me voir.
[1] Cette citation se trouve dans https://www.lanzadelvasto.com/wp-content/uploads/2016/08/ldv-enfances-dune-pensee-extraits.pdf
[2] Le latin a deux mots pour signifier lumière. Le premier, lumen, est neutre et de ce fait exprime bien le caractère archétypique, primordial, de cette lumière qui est au-delà du monde de la dualité. Par contre le second, lux, c'est féminin, et se rapporte plutôt à la lumière visible à nos yeux.