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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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20 décembre 2025

La crèche de la Nativité, François Cassingena

Le temps de Noël est celui des crèches, et il est intéressant de savoir où la crèche elle-même prend naissance et en quoi elle est espace et espérance de la Création !

Fr. François Cassingena, moine de Ligugé a proposé une superbe méditation sur ce sujet : « La crèche de la Nativité, espace et espérance de la Création », le 10 décembre 2018 devant la crèche de l’église St-Porchaire à Poitiers. Elle est téléchargeable sur le site (https://www.trinitepoitiers.fr/la-creche-et-la-creation-par-fr-cassingena/). Voici une grande partie du texte, les mots grecs ont été mis en caractères romains.

François Cassingena-Trévedy est un moine poète qui est actuellement détaché de son abbaye de Ligugé, partageant la vie des agriculteurs du Cantal. Il raconte d'ailleurs cette vie dans son dernier livre Paysan de Dieu. C'est un titre qu'il a choisi car Dieu lui-même est un paysan (geôrgos) qui soigne sa vigne comme l'écrit saint Jean (Jn 15, 1).

 

La crèche de la Nativité, espace et espérance de la Création

 

La crèche… dans sa crèche d’Écriture

 

 Avant tout, il importe de replacer la crèche dans l’Évangile ; de replacer l’évangile de la crèche dans l’ensemble de l’Évangile de Noël et de l’Évangile tout court ; de replacer la crèche – nos crèches de toutes sortes – dans sa crèche d’Évangile, autrement dit dans cette crèche immense et magnifique qu’est la Parole de Dieu. Là où la crèche elle-même prend naissance. Au berceau du berceau même.

 

Replaçons la « crèche » dans la péricope de la Nativité (Lc 2, 1-19) :

 

Or il advint, en ces jours-là, que parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité. Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinus était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David qui s’appelle Bethléem – parce qu’il était de la maison et de la lignée de David – afin de se faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte. Or il advint, comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait enfanter. 

Elle enfanta son premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche (anéklinen auton en phatnê) 

parce qu’il n’y avait pas de place (topos) à l’hôtellerie. Il y avait dans la même région des bergers qui vivaient aux champs et gardaient leurs troupeaux pendant les veilles de la nuit.

L’Ange du Seigneur se tint près d’eux et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté ; et ils furent saisis d’une grande crainte. Mais l’ange leur dit : « Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. Et ceci vous servira de signe : 

vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche (keïménon en phatnê). » 

Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l’armée céleste, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes objets de sa complaisance ! » Et il advint, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, que les bergers se dirent entre eux : « Allons jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître. » Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph 

et le nouveau-né couché dans la crèche (keïménon en tê phatnê). 

Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant ; et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers. Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur.

 

À noter tout de suite que la mention de la crèche figure trois fois dans ce récit : au v. 7 (le fait réel), au v. 12 (la description par l’ange), au v. 16 (la constatation par les bergers). L’expression coucher / couché dans une crèche est à l’évidence un leitmotiv majeur de cette page, le signe (Is 7, 11) donné par excellence. Il y a là plus qu’un détail, plus qu’un décor : la crèche est un lieu théologique. La crèche, lieu de fortune et de substitution au pays de l’Utopie (« il n’y avait pas de topos), devient le Lieu majeur, le mâqōm (Gn 28, 17) par excellence.

(…)

Le cœur de l’Évangile de Noël est la description du geste extrêmement humble de Marie couchant l’enfant dans la crèche. Le Soleil est à l’horizontale, à l’horizon, à ras du sol, dans une espèce de solstice. C’est le point le plus bas de sa course.

Là-haut, pour le soleil, il dressa une tente,            

et lui, comme un époux qui sort de sa chambre nuptiale, 

il se réjouit, vaillant, de courir sa carrière 

 À la limite des cieux il a son lever et sa course atteint à l’autre limite,

à sa chaleur rien n’est caché (Ps 18, 5-7).

 

C’est la grande Inclination de Dieu, le grand moment horizontal de Dieu, ou du moins le début d’une histoire horizontale qui se prolongera jusqu’à la crucifixion et au tombeau. Car la crèche est évidemment sœur de la croix : l’une et l’autre sont de la même souche.

 

Lui, de condition divine, 

ne retint pas jalousement 

  le rang qui l’égalait à Dieu.

 

Mais il s’anéantit lui-même,

prenant condition d’esclave

et devenant semblable aux hommes… (Ph 2, 6-7)

 

Mais qu’est-ce, au juste que la crèche ? Le grec phatnê désigne une mangeoire, un râtelier pour les chevaux (Homère, Iliade), une étable pour les bœufs (Homère, Odyssée), et se rattache probablement à une racine *bhen-dh qui signifie « lier » ; voir gaulois latinisé benna, chariot dont la caisse est une grande manne d’osier. Le mot phatnê aurait donc d’abord signifié « corbeille ». Cela nous oriente vers la corbeille de papyrus[1], enduite de bitume et de poix (comme l’arche de Noé) dans laquelle fut déposé le tout petit Moïse pour échapper à la persécution du Pharaon (Ex 2, 3). Ce serait, pour certains, l’endroit, ou l’objet auquel la bête est attachée à l’étable. On peut penser que phatnê, désignant d’abord le lien attachant la bête à la mangeoire, aurait finalement désigné la mangeoire elle-même (…)

 

Couché dans une mangeoire, l’enfant semble indiquer déjà ce que dira l’homme mûr lors de son dernier repas : Prenez, mangez, ceci est mon corps (Mt 26, 26). Dans la crèche, le Christ Jésus se donne déjà comme comestible in mysterio : la crèche est un vase eucharistique, ciboire ou corporal. En logeant dans une mangeoire pour animaux, l’enfant manifeste sa solidarité avec tout le monde animal (auquel l’homme lui-même appartient), une amitié que viendra confirmer l’épisode de la Tentation au désert : Et il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient (Mc 1, 13).

 

À peine le fis-tu moindre qu’un dieu ;

tu le couronnes de gloire et de beauté,

pour qu’il domine sur l’œuvre de tes mains ;

tout fut mis par toi sous ses pieds,

brebis et bœufs, tous ensemble, 

et même les bêtes de champs… (Ps 8, 6-8)

 

Les hommes et le bétail, tu les sauves, Seigneur :

qu’il est précieux, ton amour ! (Ps 36, 7-8)

 

Le choix messianique de la crèche est une promotion, une assomption du monde animal. Un monde animal pacifié, réconcilié, édénique, selon la prophétie d’Isaïe :

 

 Le loup habitera avec l’agneau,        

la panthère se couchera avec le chevreau.

 Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble,          

conduits par un petit garçon.

 La vache et l’ourse paîtront,              

ensemble se coucheront leurs petits.

 Le lion comme le bœuf mangera de la paille…

 On en fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte,         

car le pays sera rempli de la connaissance du Seigneur,       

comme les eaux couvrent le fond de la mer (Is 11, 6-9)

 

À bien regarder le récit évangélique, la crèche est au centre d’un vaste environnement ; elle est le plus petit cercle au milieu de cercles concentriques plus vastes. La crèche est au cœur d’un monde. Il y a, pour commencer, le recensement de toute la terre, autrement dit de l’empire romain que le Christ reçoit déjà dans son berceau comme un héritage, même si, pour l’instant, cet empire l’ignore, et même s’il doit le persécuter pendant trois siècles. Un empire que le Christ va conquérir pacifiquement. Rex pacificus magnificatus est, cuius vultum desiderat universa terra (1ère antienne des Ières Vêpres de Noël).

L’évangéliste commence par situer Jésus dans son berceau historique, dans la civilisation temporelle qui lui sert elle aussi de crèche ; l’homme ne naît pas seulement dans l’espace : il naît aussi dans le temps. Après le vaste cercle de l’universus orbis, c’est le cercle plus étroit de la Judée, puis celui de Bethléem.

Mais voilà qu’après la déposition dans la crèche la perspective s’élargit de nouveau, et cette fois loin du monde civilisé : c’est la « région » (khôra) des bergers, le terrain vague, le ciel nocturne, domaine des anges, et finalement l’immensité de la clarté (gloire) de Dieu : une clarté enveloppante, comme les mains de Marie ont enveloppé l’enfant de langes.  Cette lumière est le plus grand cercle de l’événement. La plus grande crèche de la Naissance. La terre sur laquelle naît le Sauveur n’est elle-même qu’une petite province de l’univers, une petite sphère enveloppée par des galaxies, par une Main créatrice qui tient dans sa paume l’infinité des mondes (voir Is 40, 12-26). Au demeurant, Jésus ne naît pas dans la ville, mais en marge, au-delà : c’est un enfant « naturel », un enfant «trouvé », un enfant de la « banlieue ».

Mais notre évangile s’achève sur un cercle qui est sans doute plus grand encore que tous ceux que nous avons envisagés tour à tour. Ce cercle, c’est le cœur de Marie. Maria autem conservabat omnia verba haec, conferens in corde suo. Le cœur de la Mère, en conférence intime sur l’Événement, circonférence embrassant l’Événement et tous ses acteurs, et Dieu même ! Ce cœur est lui aussi une crèche : le berceau de Jésus, c’est aussi le cœur de Marie qui médite ce troisième Mystère joyeux, et tous les autres Mystères dont elle est déjà secrètement instruite. Ici se vérifie sur un mode tout à fait inédit et sublime ce que Charles Péguy dit de la femme : « Vous qui rangez la vie, vous rangeriez Dieu même. »

 

Une pauvreté somptueuse

  

 Nous nous édifions volontiers de la pauvreté de la crèche. Et c’est vrai que la crèche est pauvre. C’est le tout premier logement de l’Exclu par excellence, Celui pour qui il n’y avait pas de place, pour lequel, à vrai dire, il n’y a toujours pas de place. C’est pourquoi Jésus lui aussi, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de la porte. Par conséquent, pour aller à lui, sortons en dehors du camp, en portant son opprobre. Car nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l’avenir (He 13, 13-14). La crèche est pauvre, mais d’une pauvreté somptueuse. Imaginons que Jésus fût né dans un palais. Rien n’eût été à sa hauteur. Rien n’eût été à sa taille. Au vrai, le palais eût été ridicule. Mais quelle magnificence que d’être posé, immédiatement, sur la surface de la terre et d’avoir pour dais, immédiatement, l’immensité du ciel étoilé ! (…)

Celui qui repose dans la crèche est vraiment dans son monde et dans sa société naturelle. Seul le cosmos était à sa mesure :

 

 Il est l’Image du Dieu invisible,         

Premier-Né de toute créature,            

car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses,         

dans les cieux et sur la terre,

les visibles et les invisibles (Col 1, 15-16)

 

À l’écart de tout faste et de toute officialité mondaine, la naissance de Jésus se voit applaudie par la création tout entière : l’Enfant qui naît ici n’est pas un enfant confiné, mais un enfant de plein air. Le Dieu fait chair passe par-dessus toutes les ambassades, par-dessus tous les plénipotentiaires, par-dessus toutes les notoriétés politiques pour recevoir l’hommage du monde entier qu’il a fait. Le Puer Natus a la Natura pour Royaume. L’on comprend, dès lors, l’usage particulièrement fréquent, dans la liturgie de Noël, des « psaumes du Règne » qui affirment la seigneurie de Dieu sur la création. (…)

En l’absence de toute réception « mondaine » (Il est venu dans le monde… et le monde ne l’a pas reconnu, Jn 1, 9-10), le Seigneur reçoit la salutation clandestine de la terre et du ciel, autrement dit du fondement et du firmament. Il y a quelque chose d’éminemment clandestin dans la crèche. C’est une magnificence en marge des pompes officielles. En définitive, au-delà du berceau immédiat qu’est la mangeoire, à travers ce berceau, la crèche qui accueille le Nouveau-né, c’est la création. L’Avènement (adventus) du Seigneur est un avènement cosmique. (…)

La « grotte » fait désormais partie pour nous du décor de Noël. Même si la grotte, la caverne est un élément naturel souvent évoqué dans l’Écriture (Gn 23, 9 ; Ct 2, 14 ; Is 2, 19 ; He 11, 38), la grotte de la Nativité, quant à elle, est d’origine apocryphe : Et il (Joseph) trouva là une grotte, y introduisit Marie… Et une nuée lumineuse couvrait la grotte (Protévangile de Jacques, 18, 1 ; 19, 2). Il fit arrêter la monture et invita Marie à descendre de la bête et à entrer dans une grotte où régnait une obscurité complète, car elle était totalement privée de la lumière du jour. Mais, à l’entrée de Marie, toute la grotte se mit à briller d’une grande clarté, et comme si le soleil y eût été, ainsi elle commença tout entière à produire une lumière éclatante, et, comme s’il eût été midi, ainsi une lumière divine éclairait cette grotte (Évangile du Pseudo-Matthieu, 13, 2). La tradition est ancienne, car on la trouve chez Justin (Dialogue avec Tryphon, LXXVIII) et Origène (Contre Celse, I, 51). Dans le Protévangile de Jacques (22, 2), la mangeoire sert à cacher Jésus : Marie, ayant appris qu’on massacrait les enfants, saisie de peur, prit l’enfant, l’emmaillota et le mit dans une mangeoire à bétail. (…)

 

La crèche à l’âge d’homme

 

  Interrogeons maintenant un peu la joie enfantine que nous éprouvons à faire des crèches ou à visiter des crèches. D’où vient que, toute notre vie durant, nous nous prenons au jeu de la crèche ? De quelles composantes psychologiques, anthropologiques, très profondément ancrées, est fait ce goût des crèches ? D’où vient qu’il ne se peut extirper d’une société qui se targue de la laïcité la plus stricte ? Ce n’est pas faire œuvre de démystification que de repérer tout cela : c’est nous voir tels que nous sommes, tels que Dieu nous a pris à notre jeu… qui est aussi le sien. Noël vient, non pas abolir, mais accomplir (cf. Mt. 5, 17), mais « évangéliser » nos penchants enfantins autant qu’invétérés. La crèche – la grotte – pensons-nous, satisfait d’abord profondément notre aspiration à la cachette, notre attirance et notre effroi (deux faces inséparables du sacré mises en lumière par Rudolf Otto) devant l’obscurité et le mystère. Nous aimons spontanément les crèches qui présentent beaucoup de replis, de coins, d’antres, d’ombres, de cavités. Les enfants aiment à se cacher. Nostalgie de la matrice qui précéda notre naissance ? Mais Dieu même aime à se cacher. Se cacher est un jeu divin. En vérité tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur, s’exclame le prophète Isaïe (45, 15). Vere tu es Deus absconditus… Et saint Paul dira que notre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu (Col 3, 3). Notre grotte, c’est le Mystère de Dieu lui-même. 

 

D’autre part, si la crèche, avec ses santons et ses petites scènes de détail, se compose souvent comme un reflet de la société (en l’occurrence une société rurale et artisanale dont nous avons la nostalgie), elle marque surtout une promotion du « sauvage », de la nature sauvage, de l’état de vie sauvage (ce que l’on appelle aujourd’hui l’outdoor, sans parler de la grande tentation survivaliste et de ses manifestations plus ou moins aiguës). L’enfant aime à faire des cabanes, et il est bon qu’il fasse des cabanes, et il faut l’envoyer dehors fabriquer des cabanes en l’arrachant à la tyrannie des tablettes et des smartphones ! L’homme loge encore parfois dans des habitations troglodytes. La crèche comporte une dimension très subtilement exotique : elle est, pour l’enfant – et pour l’adulte – la maquette tangible, réalisable, d’un autre monde, d’un hors-monde, d’un ailleurs regretté et désiré. Disons-le en mot : la crèche est un paradis. La fabrication de la crèche n’est pas une récréation anodine: c’est le symptôme du paradis perdu. Miniature (mais la plus grande possible, s’il se peut) d’une nature sauvage, mystérieuse, profonde, sinueuse, dans laquelle tous les êtres vivants, tous les règnes vivent en harmonie.

 

 Lorsque j’étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant : une fois devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui est de l’enfant (1 Co 13, 11). Oh certes, il ne s’agit pas de perdre notre état de grâce ni notre esprit d’enfance, ni notre fraîcheur, ni notre capacité d’émerveillement. Bâtie autour de l’Enfant, pour les enfants, par les enfants, la crèche a une incomparable valeur pédagogique et catéchétique. Mais, sous peine de n’entretenir qu’une mythologie ou qu’un folklore (que nos enfants rejetteront une fois devenus hommes), il y a aussi urgence pour nous à dépasser les plans purement anthropologiques et psychologiques, à mûrir, à consolider les assises et la charpente théologiques de notre crèche et, si j’ose dire, à la convertir, à l’évangéliser encore et toujours, à l’évangéliser en vérité (nous savons, et nous voyons autour de nous qu’il peut exister des crèches sans évangile…). C’est précisément là qu’apparaît notre rapport à la création, l’évangile de la création. De quoi servirait-il que nous fabriquions des crèches artificielles, si nous n’avons aucune estime, aucun souci pratique de la grande crèche réelle que le Seigneur nous a confiée dès le commencement du monde, et dans laquelle il s’est invité lui-même ? Notre dévotion pratique à la crèche demande à s’épanouir en une véritable écologie chrétienne. La crèche n’est pas un simple décor : elle est un signe et une exigence. Le grand égard que Dieu manifeste pour la création en se couchant tout nu sur elle appelle notre propre égard pour cette même création. Attendu que la grâce de l’Incarnation atteint, par une sorte de capillarité, tous les tissus, tous les confins de la matière – Il est toutes choses (Sir 43, 27) –, nous honorons, dans la création tout entière, la demeure que Dieu s’est consacrée, la crèche de Dieu. Et c’est comme telle que nous devons la regarder.

La création est grande parce que Dieu l’a faite et ne cesse de la faire (sans lui rien ne fut, Jn 1, 3) : elle est grande désormais parce qu’un Dieu s’y est étendu, positum in praesepio ; parce qu’à travers nous Dieu ne cesse de s’y étendre, comme à un banquet : Faites s’étendre les gens, dit Jésus à ses disciples, sur les collines, avant la multiplication des pains (Jn 6, 10). La création a, s’il se peut dire, toute l’étendue de Dieu. Par une espèce de contagion, l’Incarnation de Dieu a consacré toutes les parcelles, tous les atomes du monde[2]. La création, toujours en train de se faire, est une crèche qui ne cesse de croître. En toute vie habite la Vie. C’est pourquoi toute vie, si humble soit-elle, est invitée dans la crèche.

 

La crèche, c’est aussi le grand Parc naturel de Dieu, ce lieu à la fois concret et symbolique, à la fois topique et utopique où tout être vivant est protégé et aimé. Il importe d’éduquer les enfants – et de nous rééduquer constamment nous-mêmes7 à la cohérence qu’exige la « religion » de la crèche. La crèche est incompatible avec l’indifférence trop longtemps affichée pour cet « enfant » maltraité qu’est désormais le monde créé, livré entre nos mains maladroites ou franchement hostiles. Car la création participe aujourd’hui plus que jamais à la passion du Christ. « Ce que vous avez fait à la plus petite de mes créatures, à la plus fragile ; ce que vous avez fait à cette terre faite pour vous dès l’origine, c’est à Moi que vous l’avez fait. » (cf. Mt 25, 40). La piété pour la crèche a pour corollaire obligé la piété envers la création.

 

 Notre geste de construire la crèche est une profession de foi implicite dans la « sainteté » fondamentale et universelle de la création qui est, non seulement un don de Dieu fait à l’homme8, mais un instrument du don que Dieu fait à l’homme de lui-même. Il n’est pas superflu d’initier très tôt les enfants à la sacralité de ce geste, autrement dit à la responsabilité écologique à laquelle il engage. L’on ne peut bâtir la crèche et abîmer le monde, et abuser du monde. La plus belle crèche que nous puissions bâtir pour le Seigneur et pour nos frères, c’est une création respectée dans sa destination première qui est la gloire de Dieu. Le tout premier geste écologique, c’est la louange qui, imposant une trêve ou mettant un terme à la consommation du monde9, s’établit dans une « extase » d’émerveillement et de gratitude : celle du Ravi de la crèche.

 

 Faire la crèche n’est pas, ne peut plus être seulement un acte traditionnel, un acte nostalgique d’un paradis perdu : c’est un acte positif et prophétique. C’est la promesse de « sauvegarder » et de bâtir la « maison commune », selon l’expression du pape François. C’est bien, en ce sens – et en un sens très fort –, un acte écologique. Dans ce modèle réduit de la Création-Maison commune, nous conduisons symboliquement, en espérance, les arbres, les animaux, les hommes – autant de santons – vers leur Seigneur, vers leur Possesseur véritable (cf. Is 1, 3) et leur Fin ultime (Ap 1, 8). Si fantaisiste que soit le fouillis de nos crèches, nous y dessinons toujours l’orientation, la procession de tout le créé vers son Principe, vers son petit Prince, vers son Prince qui est un Enfant (Is 9, 5-6). La crèche est l’humble paradigme, l’inauguration d’une création christocentrée. De cette procession de tous les êtres vivants – nos frères, non nos inférieurs – nous sommes responsables : notre vocation d’hommes et de chrétiens est une vocation de bergers (Lc 2, 8) au service du Prince des pasteurs (1 P 5, 4). Conduire humblement le créé vers son Terme, en Jésus-Christ. C’est ce que nous faisons, chaque Jour du Seigneur, dans l’Eucharistie[3] , dont toutes nos crèches, malhabiles ou grandioses, sont intimement corrélatives, à l’ombre de nos églises et de nos foyers.

 

À nous qui sommes tes enfants, accorde, Père très bon, l’héritage de la vie éternelle… dans ton Royaume, où nous pourrons, avec la création tout entière enfin libérée du péché et de la mort, te glorifier par le Christ, notre Seigneur, par qui tu donnes au monde toute grâce et tout bien (Prière eucharistique IV).

 

Gaudet chorus caelestium 

et angeli canunt Deum,

palamque fit pastoribus

Pastor, Creator omnium[4]

 

 

[1] Selon une légende, le dieu Dionysos est né dans un van à battre le blé…

[2] FRANÇOIS, Laudato si, 87 : « Quand nous prenons conscience du reflet de Dieu qui se trouve dans tout ce qui existe, le cœur expérimente le désir d’adorer le Seigneur pour toutes ses créatures, et avec elles, comme cela est

[3] FRANÇOIS, Laudato si, 235, citant JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Orientale lumen, 11) : « Toutes les créatures de l’univers matériel trouvent leur vrai sens dans le Verbe incarné, parce que le Fils de Dieu a intégré dans sa personne une partie de l’univers matériel, où il a introduit un germe de transformation définitive ; "Le christianisme ne refuse pas la matière, la corporéité, qui est au contraire pleinement valorisée dans l’acte liturgique, dans lequel le corps humain montre sa nature intime de temple de l’Esprit et parvient à s’unir au Seigneur Jésus, lui aussi fait corps pour le salut du monde." »

[4] SEDULIUS, Hymne des Laudes de Noël : « Les chœurs d’en-haut se réjouissent, et les anges chantent Dieu ; le Pasteur, le Créateur de tout, se montre à des pasteurs. »

 

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