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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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10 décembre 2025

H. Hartung parle de Guénon, Maharshi et Dürckheim

Voici une intervention de Henri Hartung faite en 1984 dans un colloque sur K G Dürckheim à la Sainte-Baume. Dans une première partie il s'interroge sur "le point de vue traditionnel" en matière de doctrine et repère trois aspects. A ce propos il évoque sa rencontre avec René Guénon puis Ramana Maharshi. Dans une deuxième partie il reprend les 3 aspects en les illustrant par ce que propose Graf Dürckheim. À l'époque Henri Hartung (1921-1988) dirigeait avec sa femme Sylvie le centre de Fleurier en Suisse, « Centre de rencontres spirituelles et de méditation ». Il était en lien avec le Centre Assise. D'autres messages sont dans le tag Henri Hartung.

Les interventions faites au colloque sont parues dans Karlfried Graf Durckheim publié aux Éd. de l'Ouvert en 1985, puis dans "Question de" n° 81 en 1990, puis aux Éd. le Relié en 2012. Les titres de la version mise ici correspondent au plan d'H. Hartung ; quelques passages ont été sautés.

 

 

Le point de vue traditionnel :

R. Guénon, R. Maharshi et K. G. Dürckheim

 

Par Henri HARTUNG

 

Le titre de mon exposé est : “Le point de vue traditionnel : René Guénon, Ramana Maharshi et Karlfried Graf Dürckheim”. (…)

Permettez-moi, fraternellement, en commençant, de remercier les organisateurs de cette réunion, Jean-Yves Leloup, Bernard Rérolle, Léonore Gottwald. Ils m'ont fait un magnifique, mais difficile cadeau en me demandant de traiter un tel sujet. Je l’ai accepté parce que c’est important, à une époque qui ne brille pas par la précision dans le domaine spirituel, de dire ce qui est par rapport à ce qu’on appelle la Tradition.

 

Je vous propose de traiter successivement trois points.

  • Je voudrais d’abord essayer d'expliquer ce qu'est la Tradition, la doctrine traditionnelle.
  • Dans une deuxième partie, par rapport aux critères que je retiendrai, situer l’œuvre, l’homme Dürckheim.
  • Dans une troisième partie, poser quelques questions car il n’est pas possible d’aborder un tel sujet sans être confronté à une série d’interrogations essentielles qu’il est nécessaire de résoudre ne serait-ce que pour clarifier le cheminement spirituel de chacun.

 

I – Qu'est-ce que la Tradition ?

 

Étymologiquement, comme le rappelle René Guénon dès le début de son premier livre “Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues” : “la tradition est simplement ce qui se transmet d’une manière ou d’une autre”. Encore faut-il préciser ce qui se transmet, oralement ou par écrit, de génération en génération. Le point de vue traditionnel est précis sur ce point : c’est non seulement un ensemble d'institutions et de techniques, ou même une sensibilité culturelle, mais la réalité globale du monde. Et pour comprendre ce que signifie ce tout global, il convient d'évoquer la théorie des Idées, énoncée par Platon quand il écrit que “Les idées conçues comme racines immatérielles, spirituelles et transcendantes des choses” donnent à celles-ci leur véritable sens[1].

 Ainsi en tout élément existe-t-il son "aspect essentiel", qui le relie directement à son principe et par là même au Principe de toutes choses, et son "aspect existentiel", visible, corporel ou matériel. En somme, l'intérieur et l'extérieur, le noyau et l'écorce. Or, ce qui se transmet, c’est l’ensemble essence-existence et non pas seulement ce qui apparaît extérieurement. Aussi, pour toute méthode traditionnelle, il importe de prendre en compte cette globalité ce qui entraîne notamment la reconnaissance et d’une histoire, historique en quelque sorte et d’une métahistoire, d’une supra-histoire, de ce qui dépasse en effet les faits et les dates et demeure comme fondement de la réalité envisagée ainsi globalement.

Arrivé à ce point, la confrontation s’impose avec une seconde théorie, celle de la Totalité, d’autant plus importante qu’elle met en relief la notion d’une Tradition primordiale, qui est à l’origine de tout, qui est intemporelle et qui porte tout ce qui se manifestera au nom de cette Tradition. C’est dire que toutes les Traditions successives que l’histoire a connues et que nous connaissons sont des maillons d’une même chaîne. Donc, quand on parle de la Tradition, on parle d’un ensemble, d’une totalité, d’une fresque gigantesque qui nous touche, qui nous émeut, qui nous inquiète aussi un peu car, qui serions-nous sans l'existence de cette globalité ? Nous touchons ici à la racine originelle de l’œcuménisme, la nature humaine est “une” et si à différentes époques et en divers lieux un message traditionnel a été dispensé, sous des formes extérieures variées, son essence reste unique.

Il reste, bien sûr, à préciser le contenu de ce message auquel je donne le nom, avec tous ceux qui ont été marqués par lui, de "point de vue traditionnel". Car c’est ce qu'il contient qui se transmet comme un legs précieux de chaque génération à celle qui la suit, c’est lui qui à la fois soutient et explique un certain comportement dans l’existence. Or, au-delà d’une complexité qui n’est souvent que le reflet de nos propres incertitudes, ce qu'est le message traditionnel me paraît suffisamment clair et précis pour être présenté clairement et avec précision. Il se résume principalement en trois points. (…)

 

Les trois aspects du message traditionnel

 

1°) Le premier aspect se présente lui-même sous trois formes, le message de la Tradition pouvant être reçu par nous de plusieurs manières.

– Un, d’abord. Le message traditionnel c’est la doctrine de l'Unité. Selon la belle formule d’Ibn Arabi, le grand maître musulman, Sheikh al-akbar, “la doctrine de l’Unité est Unique”, dans le langage du Vedânta : “Tat twam asiCela (l’Absolu, Dieu ; l’Universel, la Personne), toi (le relatif, l’ego, l'individu), tu l'es”. C’est la doctrine de l’advaita, c’est-à-dire de la non-dualité que le métaphysicien Georges Vallin présentait en ces termes : “Affirmation intégrale ou intégrative, qui pose d’entrée de jeu la coïncidence entre la transcendance intégrale de l’Absolu et son immanence intégrale à la manifestation[2]. C’est un message tout-à-fait extraordinaire : nous, vous et moi, nous sommes quelque part porteurs de cette globalité, et cela, c’est le message de l'Unité, l’Unité de l’homme, l'Unité de ce qui est intérieur et de ce qui est extérieur. Ainsi n’y a-t-il RIEN en dehors de ce qui constitue l’Essence de toutes choses, sans pour autant que celles-ci puissent être confondues avec Elle : Toute la nature est en Dieu mais Dieu n’est pas toute la nature ou, plus précisément encore, Dieu est plus que la nature mais il n'est absent, il ne peut être absent, d’aucune de ses parties.

Deux, ensuite. L’enseignement fondamental qui, comme celui de l'Unité, se retrouve dans les textes sacrés de toutes les Traditions : celui des deux natures. “Comme il y a un ordre physique et un ordre métaphysique”, écrit Julius Evola, “il y a la nature mortelle et celle des immortels, la raison supérieure de l’Être et celle inférieure du devenir. Partout où il y a eu tradition vraie, en Orient et en Occident, sous une forme ou sous une autre, cet enseignement a toujours existé”[3]. C’est ce que souligne de son côté Karlfried Graf Dürckheim : “L'homme a une double origine : l’une céleste, l’autre terrestre, l’une naturelle, l’autre surnaturelle. Nous connaissons tous cet axiome. Mais qui de nous le traite sérieusement comme l'expression d’une promesse, d’une expérience et d’une vocation ?”. Et il ajoute cette phrase qui sonne comme un avertissement venu d’ailleurs : “L'homme se trouve devant une double tâche : d’une part former le monde par son œuvre, de l’autre mûrir sur la voie intérieure[4].

C’est un enseignement fondamental, qui relie dans leur complémentarité l’agitation et la mouvance du devenir et l’immobilité de l’être. Chaque jour, à chaque heure et à chaque minute, nous sommes ainsi confrontés à ce que nous avons tendance à considérer comme une opposition et qui est en fait une complémentarité en nous de ce devenir et de cet être.

 — Trois, enfin. La doctrine des trois mondes. C’est, bien sûr, prendre conscience de la globalité de la Tradition que de pouvoir la définir d’une façon aussi différente que peuvent l’être les chiffres un, deux, trois. Il s’agit ici de la notion trinitaire qui, comme les deux premiers aspects, se rencontrent dans toutes les Traditions. L'homme, intermédiaire entre le ciel et la terre : corps, âme, esprit. Toute personne est, saint Paul le rappelle, un corps, une âme, un esprit. Il y a, semble-t-il aujourd’hui, une difficulté pour le monde moderne d’assumer cette notion trinitaire. Âme et Esprit sont confondus et on peut, sans doute un peu rapidement, dire que dans beaucoup de cas l’Église a choisi plutôt une christologie qu’une pneumatologie, c’est-à-dire plutôt un message historique du Christ qu’une possibilité — ici et maintenant — d’une transformation individuelle des chrétiens. Mais il est difficile de simplifier un tel débat.

Ce message des trois mondes, que dans mon langage j’appelle “la diagonale” – nous sommes traversés comme une diagonale dans une figure géométrique– met en relief les trois aspects de la personne. En termes quotidiens, notre engagement politique et social, notre intelligence et notre sensibilité, et nous-même enfin, porteur du divin. Le cheminement spirituel est justement d'assumer toutes ces situations globalement. Nous n’avons pas à trouver cela bien ou pas bien car c’est la réalité, notre réalité. Nous sommes ainsi faits que nous ne pouvons pas prétendre arriver à cette globalité, à cette immense fresque traditionnelle dont je parlais tout à l’heure, si nous n’avons pas d’abord une unité par rapport à ces trois éléments. Il y a une cohérence nécessaire qui interdit de ne pas s’occuper de l’un d’entre eux. Chacun de nous peut “se” travailler suivant sa tendance propre car s’il y a un centre, il y a une indéfinité de rayons. Mais, quel que soit ce que je pourrais appeler leur pourcentage, les trois existent toujours en nous. Toujours, il y a un aspect social et professionnel, un aspect relationnel, un aspect spirituel et c’est cela la réalité du message traditionnel.

 

2°) Le deuxième aspect de ce point de vue traditionnel, après celui de l'Unité, est une mise en garde vis-à-vis du monde profane. La condition humaine est ainsi faite que l’homme et la femme peuvent refuser de prendre en considération cette nature divine qui est en eux. Attentif à son corps, à son intelligence, à ses sentiments, tout individu a le pouvoir de dire non à l'Esprit, non à sa part spirituelle. Peu importe, alors, les raisons mises en avant pour ce refus, souvent confortées par certains épisodes existentiels. Chacun de nous peut ainsi vivre dans ce qu’on appelle un monde profane, un monde sans Dieu et il peut rejeter toute recherche intérieure. Vis-à-vis de cette négation, l’enseignement de la Tradition parle de "la théorie des cycles cosmiques". Il indique que nous sommes historiquement arrivés à l’âge sombre, l’âge de fer de la Tradition occidentale, le Kali-Yuga des Hindous. L’éloignement du Principe de toutes choses, l’insensibilité devant cette notion de globalité du monde et des hommes, expliquent une opacité généralisée face à tout ce qui n’est pas, selon une formule bien moderne, “pesable et mesurable”. Toute évocation de la vie intérieure est vite qualifiée de mystique, mais ce dernier mot n’est guère, alors, porteur de cette force, de cette grandiose beauté, de cette fulgurante harmonie qui caractérisent l’expression des grands mystiques.

À ce sujet, me promenant ces derniers jours dans ce haut lieu de la Sainte-Baume, et en réfléchissant au contenu de cet exposé, il m’est revenu une citation : “Science sans conscience n’est que ruine de l'âme”. Me rapprochant de cette phrase, je vous propose maintenant de dire : “existence sans essence n’est que ruine de l’homme” car, si nous passons à côté de cette réalité qui est ce qu’elle est, nous passons à côté de notre réalité de condition humaine. Toutes les Traditions mettent en garde contre cette tentation du profane, du devenir, d’une activité qui ne serait pas éclairée par le haut, en quelque sorte, qui viendrait simplement de nous, de notre mental, de notre intelligence, quelle qu’elle soit. Attention, soyez attentifs à cette réalité, ne passez pas à côté. Permettez-moi de vous proposer un exemple lié à notre présence ici, en ce centre international. Ainsi y a-t-il toujours une telle réalité globale, l'essence qui éclaire l’existence, ce qui veut dire qu’il y a une métahistoire, quelque chose qui dépasse l’histoire, comme il y a une métagéographie qui dépasse la géographie. C’est ce que René Guénon appelle "la géographie du sacré".

(…)

Quand nous parlons d’une réunion comme celle-ci, nous voyons tout de suite la différence. Nous avons la possibilité, claire, justifiée sur le plan qui est le sien, de parler d’une histoire et d’une géographie de notre rencontre. Une histoire : des hommes et des femmes ont réfléchi au sujet, à l’organisation, aux invitations. Il y a des personnes qui arrivent et il serait facile d’en donner le nombre et de préciser les lieux d’où elles viennent. De même, une géographie : un endroit, climat méditerranéen, un lieu béni. Mais nous pouvons aussi nous dire qu’il y a quelque chose d’autre derrière ces premiers constats. La Tradition ne s’arrête pas à cette analyse historique ou géographique, elle note une autre dimension, plus difficile sans doute à saisir, donc à expliquer, mais qui est là, d’une façon authentique. Ainsi, je ne sais pas si ce qui se dit et se vit dans cette salle serait semblable s’il n’y avait pas eu, ce matin, une méditation. Celle-ci va donner à l’ambiance de cette pièce, donc mystérieusement à chacune et à chacun d’entre nous, une force, une réalité, une compréhension, une sensibilité qui n’est pas de l’ordre du profane, de l’ordre historique, de l’ordre géographique. Il y a là une interpénétration entre une nature humaine, statistique et quantitative et une nature divine, mystérieuse et qualitative.

 

3°) Le troisième aspect du point de vue traditionnel est celui qui, si je puis faire cette brève parenthèse personnelle, m'a le plus touché, le plus bouleversé quand j'en ai été informé. Cette réalité, cette globalité de l’être, nous pouvons la saisir, nous pouvons la vivre, ici et maintenant. C’est la notion clef, fondamentale, de la réalisation spirituelle, de l'initiation. C’est la possibilité, pour les uns et les autres, de nous transformer de l’intérieur, mais pas dans un monde imaginaire, pas dans un futur que nous ne connaissons pas bien. Ici et maintenant, nous pouvons cheminer, vivre, ressentir cette Unité de la personne, et toutes les Traditions, par rapport également à ce troisième point, en parlent et donnent les moyens de le réaliser. Ce n’est pas seulement une théorie, mais une pratique transformatrice. L’agitation se fond dans l’immobilité, le bruit dans le silence. Nous avons cette possibilité, étant homme ou femme, de réaliser ici et maintenant cette nature divine qui est en nous.

 

J'ai eu, pour ma part, le privilège de recevoir ce message traditionnel de deux grandes personnalités spirituelles : René Guénon, et Ramana Maharshi. C’est ce qui explique le titre de cet exposé. René Guénon est ce français qui est l’auteur d’une œuvre considérable, et dont je peux dire, en une phrase, qu'il a réhabilité cette notion de Tradition. Il a rappelé au monde moderne, avec son premier livre publié en 1921 et jusqu'aux ouvrages posthumes, le message de l'Unité, la critique, avec beaucoup de force, du monde profane et les possibilités initiatiques de transformation. Et pour moi, qui ai reçu ce message très jeune, dans mon adolescence, la destinée a voulu que je rencontre son incarnation, dans l’Inde du Sud, auprès de celui qui reste une manifestation de la spiritualité vivante, Sri Ramana Maharshi. Ces deux êtres ont disparu physiquement à quelques mois de distance, 14 avril 1950 pour le sage hindou, le 7 janvier 1951 pour René Guénon. (…)

Quand j'ai connu Karlfried Graf Dürckheim, j'essayais d’être porteur de ce message que je viens de vous présenter. Il est nécessaire maintenant, dans une deuxième partie, par rapport à ces trois aspects réhabilités par Guénon et vécus par le Maharshi, d'indiquer comment se situe Graf Dürckheim.

 

II – GRAF DÜRCKHEIM

 

Je reprends les trois aspects du message traditionnel.

Premier point, c’est, bien sûr, la réponse traditionnelle par excellence des deux natures.

L'homme”, écrit Dürckheim, “a une double origine : l’une céleste, l’autre terrestre ; l’une naturelle, l’autre surnaturelle. Nous connaissons tous cet axiome. Mais qui de nous le traite sérieusement comme l'expression d’une promesse, d’une expérience et d’une vocation ?[5].

Cette citation est, par rapport au sujet que j'essaye de vous présenter, décisive car elle est caractéristique du message de Dürckheim.

– la première partie, vous pouvez la retrouver dans toutes les Traditions : l'homme a une double origine, l’une physique, l’autre métaphysique ; l’une humaine, l’autre divine.

– ensuite, et c’est bien comme cela que se transmet la Tradition, à travers des hommes et des femmes qui, dans la condition humaine, ont leur langage, leur sensibilité et leur culture,

– ensuite, le langage, la sensibilité et la culture de Dürckheim.

 

Ainsi, premier message qui se retrouve dans tous ses livres, dont il parle à propos de la pratique du Zen : “êtes-vous assez sérieux dans votre travail ?” C’est parce que nous n’envisageons pas notre pratique avec assez de sérieux que souvent nous n’obtenons pas de résultat. Un travail spirituel est un travail qui est spirituel, ce n’est pas quelque chose que l’on fait en plus ou à côté.

Puis, avec les mots promesse, expérience, vocation, il transmet un message éternel...

Au fond, je peux dire ceci, en une très belle définition qu'avec mes amis du Centre de Fleurier j’ai reçu récemment, lors d’une sesshin, ou retraite communautaire, du Père Énomiya Lassalle :

  • “Il y a un devant”, quand nous sommes assis, ici, vous et moi, un avant, c’est le message traditionnel, c’est l’Être.
  • Et puis “il y a un arrière”, et c’est notre éducation, notre culture, notre situation individuelle.

Souvent, quand on vit une expérience spirituelle, on la traduit en mots : j’ai vu le Christ, j’ai vu le Bouddha, j'ai eu l’impression de vivre une expérience hindoue, j'ai rencontré Ramana Maharshi ou tels maîtres musulmans. En fait, toutes ces expériences n’en sont qu’une, il n’y a qu’un seul être humain, c’est notre “avant” ; mais “l’arrière” étant le nôtre, nous traduisons notre “avant” avec notre vocabulaire. Ne sommes-nous pas ici devant la définition la plus parfaite de l’œcuménisme ?

Il n’y a pas une bonne Tradition et une qui serait mauvaise, une Favorable et une autre qui serait défavorable. Ceci est totalement étranger à l’état d'esprit traditionnel, et quelqu'un qui vous dirait par exemple, “l’Hindouisme est bien mais pas le scoutisme”, ne parlerait pas un langage traditionnel. Tout cela, Dürckheim le dit avec son langage : “Promesse, expérience, vocation”.

 

De même souligne-t-il cet aspect des deux natures avec une expression qui lui est familière : “Le corps que l’on a et le corps que l’on est (…) En allemand, il y a le mot “Leib” pour "le corps que l’on est", et le mot “Körper”, pour "le corps que l’on a". Les philosophes de la nature, du XVIIIe et XIXe siècles, notamment Friedrich Von Schelling, insistent beaucoup sur ce point. Cependant, ayant récemment demandé à Dürckheim s’il avait été marqué par ces “Naturphilosophen” – Schelling par exemple –, il m’a répondu de suite : “Pas du tout”. Il a retrouvé – et c’est un des secrets de cet homme – par lui-même cette notion et il en parle souvent. "Le corps que l’on a", il faut nous en occuper, le soigner s’il est fatigué ou malade ; cela serait faux de le négliger, nous ne vivons pas dans l’abstraction. Mais cela serait tout aussi faux d’entretenir et de soigner ce "corps que l’on a", sans être conscient du "corps que l’on est". À la limite extrême, cela deviendrait absurde, puisque notre destinée est de perdre un jour le corps que l’on a, d’entretenir indéfiniment ce que l’on sait pourtant devoir perdre, si cet entretien ne nous permet pas de vivre le corps que l’on est. Nous sommes ici au cœur de notre sujet, et le dérapage auquel on assiste fréquemment est de donner une valeur disproportionnée au corps que l’on a, en oubliant le corps que l’on est.

 

Deuxième point. L’expérience du “tout autre”.

Pour ceux qui connaissent l’œuvre de René Guénon et celle de Dürckheim, le moins que je puisse dire est que Guénon attire l'attention avec beaucoup de force sur les inconvénients du monde profane et que Dürckheim le fait aussi, mais avec plus de bonhomie. (…) Mais, il dit toujours de ne pas donner trop d'importance aux aspects existentiels. Son approche, marquant le début du cheminement spirituel, est celle de l’expérience. Chacun, dit-il souvent, a eu une fois dans sa vie l’expérience du “tout autre”. Il reprend ici une expression de R. Otto dans son livre Le sacré.

Nous avons (enfant, adolescent, adulte) à un moment ou à un autre, vécu un moment qui nous a fait toucher du doigt ce qui est “autre”, c’est-à-dire que nous avons, avec notre nature humaine, pris conscience de notre nature divine. Ces instants sont joyeux ou tristes, à l’occasion d’un lever de soleil, d’une rencontre, de circonstance indéfinies. Brusquement, nous avons senti “quelque chose”, le voile s’est déchiré, la nature humaine s’est écartée un peu, nous permettant de voir autre chose : une Paix indicible, une grande joie, une lumière éblouissante. Essayez alors, nous rappelle Dürckheim, de garder en vous ce moment dans un monde qui ne le prend pas au sérieux, mais de le garder non par conservatisme ou prétention mais comme point de départ de votre transformation intérieure.

Beaucoup de personnes impressionnées par une telle expérience ont été marquées par l'indifférence, ou même l'hostilité, soulevées par leur récit et elles se sont alors fermées aux autres et, quelque part, à elles-mêmes.

Ainsi, regards lucides sur le monde moderne, attention à ce que nous faisons, entreprenons et surtout ne regarder, faire et entreprendre qu’en fonction d’une finalité autre qu'existentielle.

 

Troisième point : Exercice et pratique.

Ici, aussi, le message de Karlfried Graf Dürckheim est clair : c’est l’importance qu’il attache aux notions d’exercice et de pratique. Pour lui, selon sa destinée et son séjour au Japon, c’est Za-Zen, c’est-à-dire la pratique de la méditation.

Dürckheim est un homme de pratique, c’est un homme de travail, de transformation quotidienne. Il est d’abord cela, avant d’être un homme de pensée et d'expression, même si, à travers ses livres, il a touché un grand nombre de personnes. Sur ce point, il ne faut jamais l’oublier, il incarne aussi la rigueur dans toute pratique. (…)

Ayant eu quatre-vingt-huit ans il y a quelques jours, presque aveugle, il ne continue pas moins à travailler sur lui-même et, jour après jour, depuis le matin de très bonne heure il médite dans le silence et l'immobilité. D'ailleurs, quand on a un entretien avec lui, et justement sur le plan de la métahistoire c'est le moment le plus important, il le débute et le termine toujours par un partage de silence. C’est là que l’on se rend compte que l’être a une force que ne peut pas avoir le devenir. Donc, quand il s’agit de pratique, il s’agit de pratique ; il s’agit d’un travail sérieux et la destinée qui a conduit Karlfried au Japon, au tir à l’arc et au za-zen fait que, pour lui, le silence et l’immobilité, sa pratique, c’est za-zen. Pratique millénaire, traditionnelle, permettant de se retrouver et, selon la belle formule bouddhiste, d’éveiller en nous ce qui dort, d’éveiller cette nature autre.  

J'espère avoir pu transmettre l’idée d’un message, celui de Dürckheim, qui rejoint les trois critères traditionnels fondamentaux. Mais il faut aussi, dans une troisième partie, soulever quelques interrogations.

 

Troisième partie : interrogations

 

Je pose ainsi quatre questions, avec le respect que je porte à tout ce qui touche la tradition et le respect que je porte à ce qui concerne Graf Dürckheim.

 

Première question, le hara ?

Un de ses ouvrages porte ce nom et il parle toujours du hara : “Centrez-vous dans le bas du corps, dans le bas ventre”. Le message est très clair.

  • le devenir, l’égo, “moi” : Je suis là, dans les épaules ;
  • et puis l’être : je suis dans le bas-ventre.

Là où la difficulté commence, c’est quand on découvre que les Japonais ont trois mots pour parler de cela. Ils ont les mots :

  • “Hara” : ventre,
  • “Koshi” : partie inférieure du tronc,
  • “Tandem” : quatre centimètres au-dessous du nombril, ce que l’on peut appeler la ceinture ombilicale.

Si nous insistons beaucoup sur le corps que nous sommes, est-ce que nous ne prenons pas le risque de passer à côté de cet effacement nécessaire du corps que nous avons ? Pourtant, c’est bien de cette disparition dont parlent deux grands maîtres qui, au-delà du temps, ont beaucoup marqué Dürckheim. Maître Eckhart, lorsqu'il dit : “Vivre comme une personne morte” et Yuho Séki Roshi, son ami contemporain : “Celui qui est mort une fois ne peut mourir de nouveau”.

Est-ce que la centration sur le hara et sa prise en considération ne risque pas de nous faire passer à côté de ce que les Hindous appellent “la reddition” : Se rendre corps et âme, se dissoudre en quelque sorte dans le Soi, dans la nature divine, en effaçant notre nature humaine ?

 

Deuxième question : La notion de descente.

Là, il y a deux aspects :

  • En premier lieu, la notion de descente aux enfers, illustrée par Dante,
  • la descente au fond de soi-même, du hara ; la célèbre formule de la tradition hermétique : “Visita interiorem terrae rectificando invenies operae lapidem” (Visite l'intérieur de la terre, tu trouveras la pierre secrète. Tu trouveras ta réalité secrète).

Tout ceci est assez clair : ce message de la descente en soi-même et de la prise en considération d’une réalité d’être qui se situe dans le ventre, nous fait prendre conscience que nous ne devons pas rester dans nos épaules, dans notre égo que Dürckheim appelle le “petit moi”. Ce constat est à l’origine des Arts Martiaux mais aussi de tout ce que nous faisons en étant dans notre être essentiel ou dans notre être existentiel. Nous rappeler sans cesse cela est parfaitement justifié.

Mais, en second lieu, n’y-a-t-il pas plusieurs descentes ou plus exactement, plusieurs lieux “centraux” dans notre corps ? Les Hindous parlent ici des Chakras et en nomment sept. J’en citerai seulement deux :

  • le premier, mûlâdhara, siège de la vie et du pouvoir, de la Shakti, qui se situe à la base de la colonne vertébrale, donc proche du hara.
  • Mais, le septième chakra, sahasrâra, siège de l’Un, de l'Unité de l’Etre se situe, lui, au sommet du crâne.

Je pose alors la question suivante : Existe-t-il une différence entre le Japonais qui va trouver son centre dans le ventre et l’Hindou qui va le trouver au sommet de la tête ? Et si le Chakra proche du hara est celui de la vie et celui placé dans le crâne celui de l’Un, de la transcendance, que signifie cette distinction pour ceux qui s'efforcent de se mettre dans leur hara ? Celui-ci ne doit donc pas, ou ne devrait donc pas, être pris comme le symbole corporel du siège central, essentiel et décisif de l’Être.

Il est très important, pour chacun d’entre nous, d’être dans son hara, d’être centré et d’avoir à ce moment-là une activité qui aura un sens, mais, comme support de réalisation d’une autre réalité, nous devons nous montrer prudents et ne pas confondre des réalités corporelles et spirituelles différentes. Dürckheim, dans un entretien récent, s’est montré tout-à-fait d'accord avec ce point de vue. Il ne faut pas confondre le siège de la Force vitale avec celui de l'Unité, de la transcendance. Ce dernier “n’a rien à voir avec quelque chose qui est vivant”, et il a ajouté : “c’est l’arrière-plan”.

 

Troisième interrogation : qu'est-ce que cela veut dire de pratiquer za-zen ? Peut-on le faire en dehors d’une réalité traditionnelle ?

 Pour ma part, mais tout le monde le reconnaît, zazen est un outil, un moyen. Une pratique spirituelle est toujours un moyen, jamais une fin. Une prière n’est pas une fin en soi. L’immobilité n’est pas une fin en soi : on ne vit pas pour trouver cette immobilité du za-zen. Mais on pratique za-zen pour retrouver l’illumination, il ne faut quand même pas l’oublier, ce n’est pas une pratique matinale pour se sentir bien dans la journée. C’est un élément d’ordre spirituel et traditionnel.

Peut-on alors le faire en dehors d’une Tradition, d’un support traditionnel, qui va nous apporter ce qu’apporte l’Hindouisme, le Bouddhisme, le Christianisme ou l'Islam ? Je m'interroge ici avec force car, parfois, ce message de Dürchkeim qui, paradoxalement, est en dehors de toute tradition, peut donner lieu à une activité un peu perdue, un peu déracinée.

Quand on parle de cela dans un lieu comme celui-ci, la Sainte-Baume, il est facile de se faire comprendre car, quand on pratique za-zen ici, il s’insère dans une ascèse chrétienne, traditionnelle, qui vient de très loin, qui vient d’ailleurs. Il y a des jeûnes, le carême, des prières, un rituel dans lesquels za-zen prend une forme précise. C’est un exercice, au sens de Dürchkeim, qui donne à notre recherche religieuse chrétienne une force très particulière. Cette force est d’autant plus particulière que je pourrai citer d’éminents chrétiens qui ont retrouvé le message originel du Christianisme justement par la pratique za-zen ou par l’enseignement de Dürckheim qui n’est pourtant pas spécifiquement chrétien. Ce constat est important et me permet également de noter que des personnes marquées par lui se sont retrouvées dans le Bouddhisme. De même, et c’est un exemple que je peux donner par rapport à une autre Tradition, très vivante, j’ai personnellement pratiqué za-zen au Maroc avec des musulmans et avec des “soufis”. Aussi devons-nous être attentifs à chaque situation.

Le point de vue traditionnel que dit-il sur ce point ? Il nous met en garde contre le syncrétisme : surtout pas de syncrétisme ! Or, certains, en m’écoutant, peuvent se dire : “qu'est-ce que c’est ce mélange ? C’est pourquoi il faut étudier ce point avec beaucoup d’honnêteté. Pour ma part, si vous prenez za-zen comme une pratique, comme un exercice de transformation et que vous l’insérez dans une tradition, vous vivrez celle-ci pleinement dans son univers spirituel. Vous utiliserez ainsi za-zen et j'emploie à dessin un mot choquant. Utilisez za-zen, dans un cadre traditionnel comme vous pourriez le faire, bien évidemment, dans le cadre bouddhiste. C’est une question importante que je pose ici parce qu’elle soulève la situation actuelle du message traditionnel. René Guénon a dit qu’on pouvait retrouver la dimension traditionnelle du Christianisme. On peut vivre aussi un message tel qu’il est enseigné aujourd’hui en Asie et en Afrique, dans le cadre précis notamment de l’Hindouisme, du Zen, de l’Islam. Mais on peut aussi, dans certaines circonstances particulières, avoir une personnalité qui va se retrouver en liaison avec les forces justement de sa nature divine et pourra à ce moment-là transmettre un enseignement particulier. Présentant ces trois “possibilités” à Dürckheim, je l’entends encore me dire avec force, au moment où j'’abordais la dernière : “ça, c’est moi”.

Effectivement, “ça”, c’est son message, un message extraordinairement spécifique. Il n’est pas chrétien, il n’est pas bouddhiste, il n’est pas soufi, il n’est pas hindou, même si aujourd’hui, quand on entre dans son bureau, on est accueilli par une magnifique photographie de Ramana Maharshi.

 

Quatrième question : Comment savoir où on est ?

Nous sommes sur un chemin mais qu'est ce qui se passe ? Y a-t-il transformation ? J’évoque souvent l’idée de cette personne qui vous court après et vous dit : “attention, vous n’avez pas remarqué que j'étais un saint”. Effectivement, si nous ne l’avons pas remarqué, c’est ennuyeux. Si nous sommes sur un chemin spirituel et que personne ne le remarque, c’est effectivement dommage. Non pas que nous effectuons un travail intérieur pour nous faire remarquer, mais un cheminement de cette nature est un cheminement de transformation. Nous ne méditons pas simplement pour rester immobile le matin et le soir. Nous méditons pour éveiller des formes de mutation personnelle. Aussi est-il important de savoir où nous en sommes.

Sur ce point Dürckheim a des expressions qu’il faut lire avec attention : “distinguer l'intensité et la profondeur” d’une expérience. L’intensité peut être existentielle - avoir une vie intense -, mais la profondeur est liée à la nature divine. C’est un premier critère. Il y en a un second : “un certain recul par rapport au devenir” à ce monde qui fuit. Un troisième : “L’harmonie”.

Mais ici, je me suis permis de lui faire remarquer que, pour comprendre la non-spiritualité, c’est-à-dire la profondeur, il fallait être profond... Alors, comment pouvons-nous dire : nous sommes profonds. Je suis profond ? Quels sont les critères qui me permettent de dire, oui, je suis sur la Voie ?

Pour moi qui vous parle et qui suis très marqué par le point de vue traditionnel, je peux dire que s’il y a des traditions, si à certaines époques de l’histoire il y a eu des messages spirituels qui guident et servent de support, c’est bien pour que nous les prenions au sérieux avec notre sensibilité propre. Dans cette salle, certains peuvent être “sensibles” à l’Hindouisme, au Bouddhisme, au Christianisme, à l’Islam, à la Franc-Maçonnerie... L'important - pour reprendre un mot qui revient souvent dans le vocabulaire de Dürckheim - c’est de faire la distinction entre la profondeur et l’intensité.

 

CONCLUSION

 

En conclusion de cet exposé, je voudrais dégager trois idées.

La première, c’est que Dürckheim n’est pas parti d’un point de vue traditionnel mais de recherches psychologiques. C’est un psychologue, il a fait des études de psychologie et il a découvert et vécu le message spirituel. Dans un monde marqué par la psychologie, par la “psyché”, par le mental, je peux presque dire que cette trajectoire est révolutionnaire.

Elle est en tout cas d’une importance centrale en nous permettant de restituer la psychologie à la place qui est la sienne. La vie spirituelle s’adresse à des hommes et à des femmes sains de corps et d’esprit. Nous avons donc à faire une sorte de balayage, de clarification par rapport à nos pulsions, à nos tendances, à nos colères, à notre désharmonie. Il est important d’être clair sur ce point, mais exactement comme une existence en tant que telle n’aurait pas de signification si elle n’est pas reliée à l’essence, une psychologie en tant que telle n’a pas de sens si elle ne débouche pas sur le spirituel, sur la transformation intime de l’être, si elle ne quitte pas le devenir pour retrouver l’Être. Il s’agit véritablement là du message de Dürckheim et il est, à mes yeux, d’une extrême importance.

La seconde idée est liée à la fin de ce Colloque où doit être abordée la notion d’ "avenir". On peut traduire ce mot de différentes façons. Pour ma part, l’avenir de l’œuvre de Dürckheim est vivant, comme lui-même. Je dirai néanmoins qu’il y a un danger à éviter et un travail à faire. Le danger à éviter, il faut toujours l’éviter, mais particulièrement face à l’œuvre de Dürckheim : c’est celui de l’appropriation. Nous ne pouvons pas nous approprier Dürckheim. Je ne crois pas que cela soit juste de nous approprier un message comme celui-là, qui est de nature spirituelle, soit au nom d’une Tradition particulière, soit à titre personnel. Dürckheim n’est ni un maître chrétien, ni un maître bouddhiste ; c’est un maître spirituel. Dans notre communauté de Fleurier, nous faisons toujours la différence entre la notion de modèle, qui nous inquiète, et celle de référence. Dürckheim est une référence.

Aussi, après avoir évité le danger consistant à imiter un modèle, le travail que nous avons à faire c’est, je voudrais dire tout simplement, de travailler sur le plan intérieur, de nous prendre en charge sur le plan de notre transformation personnelle. Nous ne sommes pas des théoriciens, et s’il y a un homme qui a souligné cet aspect, c’est bien Graf Dürckheim.

Nous sommes là pour travailler, pour nous colleter avec ce qui nous freine, pour nous rapprocher de plus en plus de cette réalité lumineuse qui est en nous. Et cela, c’est en dehors de tout programme, de tout projet, de toute organisation. Nous avons à devenir qui nous sommes ; le reste, pour citer une formule biblique “viendra de surcroit”. Une telle ouverture à soi-même, elle est là, et c’est vers elle que nous devons tendre. Ensuite, que notre sensibilité nous conduise vers tel ou tel cadre traditionnel, à la limite cela est sans importance.

L'existence, votre existence, sera alors marquée par son essence, et ce n’est pas à vous de décider ce qui va se passer, exactement comme le disciple qui est prêt à rencontrer la personne ou le maître qui doit l’aider. Vous serez, en effet, à ce moment-là, devenu le sujet d’une réalité tellement autre, que la notion de projet n’a plus beaucoup de sens.

 

Troisième et dernière idée : Dürckheim est un homme qui ouvre une porte. Il est là, il ouvre une porte. Ceux qui le connaissent lui ont souvent entendu raconter cette histoire symbolique d’un homme qui cherche, qui se cherche, qui attend un maître. Brusquement, il se trouve devant une porte et il sent, il sait, que derrière cette porte se trouve la réponse à ses questions. Alors, il pousse cette porte, il fait de grands efforts pendant des heures et sans résultat. Puis, épuisé, par son travail, il tombe en arrière de fatigue entrainant la porte qui s’ouvrait dans ce sens-là. Il est peut-être peu respectueux de terminer cet exposé en comparant Dürckheim à une porte. Je dirai qu’il est en tout cas le gardien de cette porte et que c’est nous, chacun de nous, qui trouverons ensuite Ce que nous avons à trouver.

 

Je termine en citant une phrase que j’ai entendue récemment, je crois même lors de mon dernier entretien avec lui. Dans ce bureau qui est le sien, dans un climat bien différent de celui de la Sainte-Baume, et où les maisons sont renfermées sur elles-mêmes, avec de petites fenêtres, un poêle qui ronfle, beaucoup d’objets très beaux et symboliques, Dürckheim est assis, droit, immobile, sa voix s'élève : “Je me vois maintenant comme quelqu'un qui est descendu, descendu, descendu de plus en plus et se trouve tout-à-coup dans un endroit très étroit, les pieds sur de grands cailloux bleus et un peu d’eau qui passe sous les pieds et là je me trouve très bien !”.

 

[1] Nous affirmons aussi l'existence du beau en soi, du bon en soi, (du BIEN en soi) et, de même, pour toutes les choses que nous posions tout à l'heure comme multiples, nous déclarons qu'à chacune d'elles aussi correspond son Idée qui est unique et que nous appelons son essence”. Platon, “la République” Œuvres complètes, édition les Belles lettres, Paris. Tome VII, 1e partie, p. 144.

[2] Revue philosophique, éd. P.U.F., Paris, n° 3 juillet-septembre 1975, page 276.

[3] Julius Evola, “Symboles et mythes de la Tradition occidentale”, éd. Arché, Milano, 1980, 11.

[4] Karlfried Graf Durckheim, “L'homme et sa double origine”, éd. du Cerf, Paris, 1980. p.9 et 19.

[5] Karlfried Graf Durckheim, “L'homme et sa double origine”, les éditions du Cerf, 1980, page 9.

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