Bernard Durel parle d'Etty Hillesum
Les écrits d'Etty Hillesum sont un témoignage exceptionnel qui ont aidé nombres de personnes dans leur cheminement. Bernard Durel est dans ce cas.
Dans la conversation avec Jean-Claude Noyé parue en livre en 2024, il cite Etty Hillesum comme étant l'un des grands témoins de l'évangile vécu auxquels il pense, et ensuite il raconte comment il a découvert son journal, et combien cela l'a aidé pour son propre cheminement. Il parle d'elle aussi dans au moins deux articles. Ce sont ces trois extraits qui sont proposés ici.
Notez que le Centre Assise propose un week-end les 6-8 novembre 2026 « Vivre libre avec Etty Hillesum » avec Cécilia Dutter. Un message est déjà paru sur le blog : Lire Etty Hillesum avec Cécilia Dutter.
En annexe à la fin de ce message vous avez la liste des écrits d'Etty Hillesum puis des informations :
1/ une rencontre organisée par le Forum 104 dimanche 22 nov. 2026 suivie d'une lecture musicale,
2/ un atelier d'écriture sur Etty Hillesum avec Cécilia Dutter au Forum 104 début 2027,
3/ des liens vers plusieurs articles de Carla Mistretta sur Etty.
Voici les trois textes de Bernard Durel :
- "Vers un christianisme intériorisé, la figure de Etty Hillesum" est en grande partie un extrait du chapitre 4 du livre Vers la source intérieure - Conversation avec Jean-Claude Noyé, Desclée De Brouwer 2024 (cf. Itinéraire du dominicain zen Bernard Durel)
- "Élaguer, tailler, simplifier, aller jusqu’au bord du vide" est une réflexion extraite de l'article "Le voyage le plus long est le voyage vers l’intérieur" du livre Le besoin de méditer, recueil d'articles rassemblés par Aude Zeller, publié en 2015 chez Labor et Fides, collection "La chair et le souffle".
- "Dieu est faible. Dieu s'est remis aux mains de l'homme" extrait de "Expérience chrétienne, expérience zen", février 2022, c'est à propos de Hans Jonas que Bernard Durel parle d'Etty Hillesum, car là aussi pour Jonas la découverte d'Etty a été importante. Un extrait du Journal d'Etty est ajouté (http://www.wccm.fr/wp-content/uploads/2022/06/BDurel_202202.pdf).
Bernard Durel parle d'Etty Hillesum
I – Vers un christianisme intériorisé, la figure de Etty Hillesum
Dans l'introduction du livre Vers la source intérieure, Bernard Durel parle de la distance entre la vie psychique et la vie spirituelle et il ajoute :
Il faut distinguer "saint" et "sain". Qu'on songe à Thérèse de Lisieux, dont la santé chancelante ne cache pas une fragilité affective, et qui, pourtant, est une grande sainte ; ou à Etty Hillesum, à la vie psychique délabrée mais d'une telle intensité spirituelle ! Et Jésus ne dit-il pas qu'il appelle non pas les bien-portants mais les malades ? C'est tout le mystère de la grâce, elle agit au cœur de nos blessures. À vrai dire, vie spirituelle et vie psychique sont deux dimensions distinctes, mais il n'y a pas non plus entre elles de frontière absolue.
Au chapitre 4, "Vers un christianisme intériorisé", Jean-Claude Noyé lui pose la question : "Quels sont les grands témoins de l'évangile vécu auxquels vous pensez ?", il cite Dietrich Bonhoeffer, Etty Hillesum, Dag Hammarskjöld, Mahatma Gandhi, Édith Stein, Simone Weil, Franz Jägerstätter, Hjalmar Ekström, Thomas Merton, Alexandre Men. Ensuite il se concentre sur Etty Hillesum, Dag Hammarskjöld, Thomas Merton et Gandhi.
Il commence par Etty Hillesum.
Elle est très importante pour moi. Je l'ai découverte en 1984 à Strasbourg, lorsqu'une amie suédoise est venue me voir. Elle m'a offert Une vie bouleversée. Journal (1941-1943) dans une édition suédoise en me disant : « Ça t'intéressera peut-être ! » J'ai laissé traîner ce livre quelques temps dans ma chambre, puis l'ai emporté au cours d'un voyage. J'ai été saisi dès les premières lignes. Pourquoi ? Parce que c'était en étroite correspondance avec mon vécu. J'avais séjourné peu avant chez Dürckheim et j'allais certes mieux, mais mes blessures étaient profondes et la question « est-ce qu'un jour je serai vraiment en bonne santé ? » m'habitait encore. Or en lisant Etty Hillesum, j'ai vu que, de jour en jour, de page en page, elle entrait dans la liberté. Dans des circonstances si particulières, en 1941, face à tant d'obstacles et handicaps, vivant presque recluse dans sa chambre à Amsterdam, elle fait un chemin de libération intérieure prodigieux. Cela m'a donné une véritable injonction d'espoir. La guérison était donc possible puisque cette jeune fille, dont le point de départ était mille fois plus défavorable que le mien, était non seulement arrivée à s'en sortir, mais surtout était devenue une figure spirituelle de haute teneur ! Ce qui m'a impressionné le plus est qu'elle a guéri en fort peu de temps, alors que j'étais jusque-là convaincu que toute démarche psychothérapeutique, telle celle que j'avais suivi, n'aboutit qu'au terme de longues années, quand elle aboutit ! Au fond, elle tenait la place qu'occupe les saints dans la vie chrétienne. Autrement dit, des gens finalement assez ordinaires pouvaient aller très loin sur ce chemin de sainteté. Et donc, moi aussi je pouvais m'y engager...
II – Élaguer, tailler, simplifier, aller jusqu’au bord du vide
La pédagogie du zen est pour moi incontournable, mais elle n’est d’aucune façon réservée au zen japonais. Qu'est-ce que le zen ? L'esprit ordinaire de l’homme ordinaire. Qu'est-ce que l’esprit ordinaire de l’homme ordinaire ? Quand je marche, je marche ; quand je mange, je mange ; quand je dors, je dors... En dire quelque chose, mettre en mots l’expérience, c’est tourner le projecteur vers les illusions, les malentendus, les fausses pistes, et elles ont toujours été nombreuses.
En ce temps d’encombrement, peut-être que la voie des fleurs (ikebana) reste la plus juste, qui invite à élaguer, tailler, simplifier, à aller jusqu’au bord du vide. Etty Hillesum ne l’avait-elle pas compris, elle qui écrivait :
« Vendredi soir, 7 heures et demie [6 juin 1942]. Cet après-midi, regardé des estampes japonaises avec Glassner. Frappée d’une évidence soudaine ; c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. Je hais l’excès de mots. Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence... En réalité, les mots doivent accentuer le silence. Comme cette estampe avec une branche fleurie dans un angle inférieur. Quelques coups de pinceau délicats — mais quel rendu du plus infime détail ! — et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt : un espace inspiré[1]. »
III – Dieu est faible. Dieu s'est remis aux mains de l'homme
(Bernard Durel répond à une question)
Dieu souffre de notre absence. Zundel en parle très justement. Il a vraiment le courage de le dire mieux qu'on ne le fait souvent. C'est repris dans la tradition juive du tsim-tsoum, du retrait de Dieu. Du fait de la création, Dieu s'est rendu vulnérable et a ouvert la porte de sa propre souffrance : il y aura en effet des gens qui ne répondront pas à son appel.
Vous connaissez peut-être le philosophe Hans Jonas qui a écrit le livre Le principe responsabilité. Quelques années avant sa mort, il a fait une conférence qui est ensuite devenue un livre, Le concept de Dieu après Auschwitz… à la suite d’Auschwitz, à la suite du silence de Dieu (Jonas était lui-même juif), le thème de la conférence était : Est-ce que Dieu peut être simultanément puissant et aimant ? Est-ce que Dieu peut avoir à la fois la puissance / le pouvoir et l'amour ? Il aboutit à la conclusion qu'il faut choisir. Si on dit qu'il est puissant et qu'il a laissé les Juifs mourir, cela ne va pas. Il faut choisir. Dieu est faible. Dieu s'est remis aux mains de l'homme. C'est d'ailleurs très émouvant, car il a fait cette conférence en Allemagne.
Quand on a traduit son livre en français, Hans Jonas avait, entretemps, lu le journal d'Etty Hillesum et il a alors ajouté une note pour l'édition française dans laquelle il écrit :
« Ce qui pour moi, dans cette conférence, était une expérience de la pensée à propos de la faiblesse de Dieu qui, du fait même de la création, s'est livré aux mains de l'homme, j’ai découvert récemment qu'une personne l’avait vécu ».
C'est tout le thème d'Etty Hillesum, celui de la faiblesse de Dieu. Ce n'est pas Dieu qui nous sauve, c'est nous qui le sauvons.
Jonas constate qu'une personne, dans sa chair, a vécu ce que lui considérait comme une hypothèse philosophique, un raisonnement. Dieu n'est pas tout-puissant. En créant, Dieu s'est lié les mains parce qu'il veut non des sujets, comme les pierres ou les animaux, mais des partenaires, dans l'alliance. Il attend de nous l'amour, mais on ne peut pas obliger les gens à aimer.
Le Dieu habituel de l'Occident n'est pas vulnérable, cela a donc beaucoup choqué. C'est intéressant, tout cela m'interroge.
Comment cela se fait-il que ces vérités aient dû “revenir“ par Etty Hillesum, Hans Jonas ou le père Varillon ?
Zundel cite un texte du Moyen Âge qui montre que les choses étaient en place à ce moment-là. Dieu s'est livré aux mains de l'homme[2] et il s'est fait comme un esclave que l'on vend, que l’on échange sur le marché. C'est une image qui est souvent citée par Zundel.
Ce n'est pas cette image qui a dominé le christianisme. On a plutôt parlé de venger l'honneur de Dieu, c'est effroyable.
« Prière du dimanche matin » (12 juillet 1942)
Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. […] Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous aider nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. […] Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. […] Il y a des gens qui cherchent à protéger leur propre corps, qui pourtant n’est plus que le réceptacle de mille angoisses et de mille haines. Ils disent : ‘Moi, je ne tomberai pas sous leurs griffes !’ Ils oublient qu’on n’est jamais sous les griffes de personne, tant qu’on est dans tes bras. Cette conversation avec toi, mon Dieu, commence à me redonner un peu de calme. J’en aurai beaucoup d’autres avec toi dans un avenir proche, t’empêchant ainsi de me fuir. Tu connaîtras sans doute aussi des moments de disette en moi, mon Dieu, où ma confiance ne te nourrira plus aussi richement, mais crois-moi, je continuerai à œuvrer pour toi, je te resterai fidèle et ne te chasserai pas de mon enclos. »
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ANNEXE
1°) Livres des écrits d'Etty Hillesum
Une vie bouleversée, 1985
Les écrits d’Etty Hillesum, Journaux et lettres, 1941-1943. Édition intégrale » (Éditions du Seuil. Collection Opus.)
« Une vie bouleversée – Lettres de Westerbork » (Éditions du Seuil. Collection Points.) et incluant «
2°) Rencontre, lecture musicale, atelier d'écriture, et articles sur Etty Hillesum
1/ Une rencontre est organisée par le Forum 104, dimanche 22 novembre 9h30-16h00 (visio possible) Etty Hillesum, messagère de paix : Croiser les regards des différentes traditions spirituelles sur le parcours d'Etty Hillesum, dans les ténèbres de la Shoah, avec la participation de
Carla Mistretta, étudiante en sciences des religions à l'École Pratique des Hautes Études et en philosophie de la religion à l’Ecole Normale Supérieure,
- Bénédicte Bouillot, professeure aux Facultés Loyola Paris,
- Ghaleb Bencheich, islamologue franco-algérien,
- Sophie Braun, psychanalyste,
- Eric Vinson, directeur de l'Institut d'Etudes Bouddhiques,
- Cécilia Dutter, présidente de l'association des amis d'Etty Hillsum.
Cette rencontre est suivie d'une lecture musicale (16h-16h50) à la chapelle Notre-Dame des Anges : Dans la boue, un parfum de jasmin.
2/ Un atelier d'écriture animé par Cécilia Dutter est organisé par le Forum 104 en 2027 les mardis 12 janvier, 2 février, 2 mars et 20 avril, 14h à 17h30 : Atelier d’écriture n°2 : Cheminer dans les pas d’Etty Hillesum, avec Cécilia Dutter.
3/ Par ailleurs vous trouvez de nombreuses informations de Carla Mistretta sur le site Tenua : L’avenir des écrits d’Etty Hillesum ainsi qu'une interview qu'elle a réalisée Hagai Levi : “Lire Etty Hillesum, c’est retenir qu’on peut tout nous prendre, mais il demeure toujours quelque chose en nous que personne ne peut nous enlever” .
[1] Etty HILLESUM, Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, Paris, Seuil (Points 59), 1995, p. 121.
[2] « Notre Seigneur a renversé toutes les perspectives. Jusqu’à lui, c’étaient les hommes qui se tournaient vers Dieu pour boucher les trous de toutes leurs impuissances et de toutes leurs ignorances. Ce qu’ils ne savaient pas faire, ils demandaient à Dieu de l’accomplir, ce qu’ils ne pouvaient connaître, ils demandaient à Dieu de l’expliquer à leur place. Depuis Jésus, la situation est renversée, parce que justement [c’est] Dieu qui se remet entre les mains de l’homme. (…) Cela a d’immenses conséquences parce que cela nous détourne de nous occuper de nous-même, cela nous détourne de penser à notre propre salut, car notre salut, finalement, c’est précisément d’être délivrés de la pensée et du souci de nous-mêmes. Et Jésus nous offre ce salut d’une manière incomparable, puisqu’il remet sa vie entre nos mains. (…) quand nous rencontrons la fragilité de Dieu, nous ne pouvons plus penser qu’à une seule chose : c’est à la défendre, à la protéger, à veiller sur elle, à empêcher qu’elle ne soit en nous victime de notre égoïsme et de celui des autres. » (Maurice Zundel, https://mauricezundel.com/la-redemption-mystere-du-dieu-livre-aux-hommes/ )