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Voies d'Assise : vers l'Unité
Voies d'Assise : vers l'Unité
  • Blog dédié à Jacques Breton (prêtre, habilité à transmettre le zen, assistant de K.G. Dürckheim, instructeur de kinomichi) et au Centre Assise qu'il a créé en le reliant à l'abbaye de St-Benoît-sur-Loire (France) et au monastère zen du Ryutakuji (Japon).
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10 octobre 2026

Masamichi Noro un immense artiste, Cécile Tournesol

« C'est grâce au Kinomichi, cet art japonais issu de l'aïkido que j'ai pu vivre mon corps comme lieu de rencontre avec l'autre. L'art du Kinomichi, en effet, consiste à développer l'énergie interne et à la mettre au service d'un partenaire, dans une attitude de réceptivité et de transmission. Le corps participe activement à la rencontre de l'autre en créant une forme de communion à travers des exercices très programmés. » C'est ce que disait Jacques Breton ami de maître Masamichi Noro, le fondateur du Kinomichi, dans L’itinéraire singulier d’un prêtre catholique, p. 98.

On comprend donc que Kinomichi et théâtre aillent bien ensemble ! Voici sur ce sujet un article de Cécile Tournesol publié dans le AIKIMAG de novembre 2024, revue de la FFAAA (Fédération Française d'Aïkido, d'Aïkibudo, de Kinomichi et des Disciplines Associées). Un autre article a déjà été publié sur le même rapprochement : Kinomichi et théâtre : L'expérience de Michel Chiron acteur et metteur en scène, article de 1991.

L'article a été écrit en 2023, au moment des dix ans de la mort de Masamichi Noro (1935-2013). La photo mise pour ce message vient de l'article de AIKIMAG, il représente Masamichi Noro remettant son hakama[1] à Cécile, elle en parle dans l'article. Elle est maintenant 2e Dan et fait partie du comité directeur de l'IFK (Institut Français du Kinomichi https://kinomichi.org)

L'article existe en PDF : https://kinomichi-etoile.com/wp-content/uploads/2025/09/aikimag-novembre-2024-web.pdf

 

 

 

Masamichi Noro un immense artiste

 

Cécile Tournesol

 

 

Masamichi Noro nous quittait en 2013. Fondateur d’un art martial majeur, le Kinomichi, il avait confié à ses disciples la responsabilité de perpétuer son art si personnel et si novateur, au sein de l’Institut Français du Kinomichi, aujourd’hui intégré à la FFAAA ; ce qu’ils font méticuleusement avec le respect dû à leur grand et regretté maître.

Cécile Tournesol évoque pour nous sa transmission singulière du Kinomichi, tel qu’elle l’a reçu de son fondateur.

 

En 1993, je découvre le Kinomichi au sein de l’école de théâtre où j’étudie. Nous sommes alors un petit groupe à suivre le cours optionnel proposé par Patrick Loterman, comédien et élève de Masamichi Noro depuis 1978. 30 ans plus tard, nous sommes encore plusieurs de l’école, comédiens, metteurs en scène, musiciens, à suivre l’enseignement de Patrick Loterman au Dojo de l’Étoile à Montreuil.

Les ponts entre la pratique du Kinomichi et le travail d’interprétation théâtrale sont nombreux. On parle d’art dans les deux cas. On monte sur scène comme on monte sur le tatami, on revêt une tenue qui transforme et nous affranchit de la vie ordinaire.

Dans les deux cas, on cherche à développer sa créativité, à trouver son chemin entre maîtrise et spontanéité. Il faut « répéter, répéter, répéter » (entendu souvent de la bouche de maître Noro), éviter le piège de la routine et bien d’autres encore : illusions, paresse, blessures narcissiques.

Il faut de l’engagement et de la persévérance. Parfois, rarement, il y a un état de grâce, en scène comme sur le tatami, peut-être l’expression du Ki. Un état intense et fugace qui arrive par surprise, qui remplit de joie, qui transforme qui donne le goût de recommencer pour en retrouver peut-être un jour la saveur. Au Kinomichi on parle de sincérité dans le mouvement, au théâtre, un acteur qui n’est pas sincère joue faux.

Dans les deux cas il est question d’un art éphémère, d’un art de la transformation, éminemment vivant, d’un défi à la mort.

Il faut de nombreuses années pour parfaire l’exercice de l’un comme de l’autre, une vie n’y suffira pas. Et « de toutes les façons, on n’y arrive jamais », nous disait Dominique Valladié, enseignante au Conservatoire d’art dramatique. Pourtant Masamichi Noro répétait souvent « nous arriverons, vous verrez, dans 10 ans… »

Le travail spécifique au Kinomichi est une voie d’éducation idéale pour les comédiens et, sans doute, pour les artistes en général. En premier lieu, bien sûr, il y a le travail respiratoire, le travail de relaxation dynamique, le travail de médiation en mouvement qui ont des effets sur le stress, le trac, la maîtrise des émotions, capital de base du comédien. Plus encore, par son principe non dualiste, le Kinomichi permet de développer une écoute fine. S’exercer à sentir de plus en plus finement rendra le jeu de l’acteur plus subtil. Percevoir est la base. Le défaut de perception rend un acteur tellement malheureux. « Je ne sens rien ! » souvent entendu lors de répétitions. Cette écoute active est commune aux deux arts.

Par son principe holistique (travail du corps dans sa globalité, jamais dissocié de l’esprit), par la conscience du mouvement et de l’espace, par la maitrise du déplacement, par l’art de la marche et l’art du contact, le travail au kinomichi nourrit la recherche de l’acteur qui toujours tente de développer sa présence en scène et d’en percer le mystère.

Le charme subtil de l’acteur dont parle Zeami[2] dans son traité sur le théâtre rejoint sans doute le « sexy » de maître Noro, qu’il présentait comme l’un des 5 S, quintessence du Kinomichi : sourire, souplesse, spirale, sexy, spirituel.

 

La méthode de Masamichi Noro propose dès l’initiation 1[3], un entraînement à la créativité. Par le sourire d’abord, cet état intérieur d’ouverture et de détente préalable à toute création. Par la spirale, si spécifique au Kinomichi et qui est l’expression de la vie même. Par la souplesse requise par tout travail artistique qui permet de s’affranchir des idées toutes faites, des préjugés. Par la spiritualité enfin, nos valeurs et le sens que nous donnons chacun à nos recherches, les mots avec lesquels nous traduisons ce que nous expérimentons sur le tatami. Par le vocabulaire propre au Kinomichi, simple et beau, Masamichi Noro encourageait les élèves à chercher leur propre poésie. À « goûter le mouvement » entre ciel et terre, il les incitait à devenir des artistes, des interprètes de son art, des solistes.

De nombreux artistes ont été ses élèves. Il était lui-même ami avec le grand homme de théâtre qu’était Peter Brook. Tous deux avaient des rêves en commun pour leurs arts respectifs.

 

Maître Noro, un immense artiste

Cette dimension artistique du Kinomichi est l’œuvre de l’immense créateur qu’était Masamishi Noro. Lui-même était nourri de ses années d’étude auprès d’O senseï Morihei Ueshiba en tant que ushi deshi.

Je mesure la chance d’avoir été sous l’œil exigeant et bienveillant d’un tel maître, lorsque, parisienne, je pouvais suivre ses cours. Je mesure la chance d’avoir été affublée par maître Noro d’un sobriquet (nous étions nombreux à l’être), « meilleure actrice du monde presque… ». À moins de 30 ans, c’était un couronnement ! Tout était dans le « presque », mes doutes, mon orgueil, mon émotivité, mon trac… Je mesure la chance d’avoir été témoin de sa façon d’enseigner, avoir vu l’art avec lequel il orchestrait la pratique, l’arrêtait net parfois, parlait longtemps, très longtemps, pour nous frustrer sans doute afin que nous retrouvions à son signal « choisissez votre partenaire ! » le plaisir du mouvement.

Il a été une source d’inspiration profonde lorsque j’ai commencé à mettre en scène au théâtre. Quelle chance d’avoir été témoin de la relation qu’il tissait avec chacun des élèves dans le dojo, dès la porte d’entrée, son art de l’accueil, la connaissance des anciens.

Chacun comptait. Quelle chance d’avoir entendu « commence ! », qu’il lançait de sa voix puissante pour annoncer le début de la pratique et qui résonne encore aujourd’hui avec force et joie. Son accent et ses fautes de français, il élidait parfois les déterminants, donnant à certains mots encore plus de force « changez partenaires ! ». Au théâtre, j’ai un grand respect pour les auteurs. Maître Noro, c’était une langue, ciel, terre, joie. Une langue qui nous faisait rêver.

Et puis, comme un artiste dans la pleine maîtrise de son art, il disait parfois « si vous saviez comme c’est simple ».

Je mesure la chance d’avoir pu sentir la transformation qui s’opérait quand il entrait dans le dojo, comme si d’un coup quelqu’un avait allumé la lumière, transformant aussi la qualité de l’air, la qualité de nos mouvements certainement. Son charisme. Son humour.

Maître Noro,.. une rock star !

 

Garder et transmettre le Kinomichi vivant

Dans la continuité, je mesure la chance d’avoir, au Dojo de l’Étoile, « une place à moi » depuis 30 ans. Je suis aujourd’hui payée au centuple de cette fidélité quelquefois compliquée à maintenir, au gré des déménagements et des aléas de la vie. Cette fidélité, cet approfondissement de la relation font partie de la voie.

Une place à soi, loin d’être une restriction, une assignation, une place à soi dans un dojo c’est un ancrage pour cheminer, un espace d’expression, un espace de liberté. La responsabilité qu’elle implique, c’est le sens du hakama que j’ai eu la chance de recevoir des mains de maître Noro lors d’une cérémonie gravée à jamais dans ma mémoire, comme un des évènements marquants de ma vie. Une entrée en scène devant tous les hakamas de Kinomichi que j’admirais tant. Tonnerre d’applaudissements.

Devenue enseignante, à moi maintenant de continuer, pour les pratiquants qui arrivent et qui n’ont pas connu maître Noro, à moi de transmettre.

Le théâtre fait partie des arts vivants — je ne crois pas qu’il y ait un art mort. Mais le Kinomichi pourrait être aussi défini comme tel. Art vivant, Budo, art d’arrêter la lance, c’est bien aussi dans le but de préserver la vie, notre bien commun le plus précieux. Dans la vie, il y a plus de moments morts que de moments vivants développe Peter Brook dans son traité sur le théâtre, Le diable c’est l’ennui. Au dojo, on s’exerce à rendre vivant chaque moment et nos diables, on les chasse, on s’en débarrasse.

Nous célébrons cette année les 10 ans du décès de maître Noro. Espérons que nous serons à la hauteur du trésor reçu et que nous saurons garder et transmettre le Kinomichi vivant.

Comme au théâtre on a besoin d’une scène pour s’exprimer, au Kinomichi on a besoin d’une place à soi dans un dojo pour parfaire son cheminement dans l’art. Donner la possibilité aux générations suivantes de prendre cette place à leur tour, comme je l’ai reçue de mes aînés C’est le sens aujourd’hui de mon engagement comme enseignante et au Comité Directeur de l’IFK

 

[1] Le hakama est un vêtement (jupe ou pantalon) que l'élève achète préalablement acheté au Japon, sa remise fait l'objet d'un petit rituel.

[2] Zeami (1363-1443), de son nom complet Zeami Motokiyo est un acteur et dramaturge japonais, ainsi que le théoricien du nô et l'un des grands dramaturges de l'histoire du théâtre japonais

[3] L'initiation 1 regroupe un certain nombre de mouvements.dont des mouvements de contact et d'espace. Voir le III b du message La transmission du kinomichi : Documents disponibles, principes de la nomenclature….

 

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