L'effort et la grâce, John Martin Sahajananda
On se pose souvent des questions sur le rapport entre l'effort et la grâce, par exemple en se posant la question : “Sommes-nous sauvés et illuminés par la grâce de Dieu ou bien les efforts sont-ils nécessaires ?”
Voici un extrait du livre de John Martin Sahajananda, Vivre en plénitude - Être des artisans de paix, Ed. Deux Océans, 2019, p. 87-88. Le frère John Martin Sahajananda, moine bénédictin indien rattaché à la confrérie des Camaldules, a été directeur spirituel de l'ashram chrétien Shantivanam fondé en Inde du Sud par les Pères Henri Le Saux et Jules Monchanin. Il vient régulièrement en Europe, en particulier au Forum 104 à Paris. Son site : http://frerejohn.com/.
Ce qu'il dit dans ces deux pages est percutant. Au début il emploie l'image du bloc de glace qui ne sait pas qu'il est de l'eau, c'est très zen ! La petite parabole qu'il invente et qu'il commente à la fin est intéressante, et sa conclusion est limpide : “L'effort lui-même est une grâce” !
L'effort et la grâce,
John MARTIN
Qu'est-ce que la grâce ? Sommes-nous sauvés et illuminés par la grâce de Dieu ou bien les efforts sont-ils nécessaires ?
Ma compréhension est la suivante.
Le salut ou l'illumination ne sont pas un nouvel accomplissement car ils sont déjà là. Il suffit d'en prendre conscience en sortant de notre ignorance. C'est comme un morceau de glace qui se prend pour une pierre à cause de sa solidité, puis réalise qu'il est de l'eau. Se penser pierre relève de l'ignorance. Se comprendre eau est le salut ou illumination.
La grâce est nécessaire pour se libérer de l'ignorance et voir la réalité. La grâce a deux aspects : effort et grâce. Ce sont les deux côtés de la même pièce.
Je vais expliquer par une petite parabole.
Un homme avait trois fils. Un jour, ils partirent tous les quatre faire une marche. Ils grimpèrent en haut d'une colline escarpée pour admirer le paysage. Soudain un vent violent se leva et les trois garçons furent projetés en l'air et se retrouvèrent en bas de la colline à des endroits d'où ils ne pouvaient se voir. Pour rentrer chez eux, il leur fallait regrimper sur cette colline.
Le premier fils était fort et commença donc l'ascension par ses propres moyens. Mais peu avant le sommet, il sombra d'épuisement et le père le porta et l'installa sur le sol.
Le second fils commença également à grimper, mais à mi-chemin, il dut s'arrêter et leva les yeux en quête d'une aide. Une corde descendit vers lui et avec son aide, il atteignit le haut de la colline mais s'effondra alors d'épuisement. Son père le maintint et le posa à terre.
Le troisième fils commença également à grimper mais atteignit rapidement ses limites. Une corde descendit à son secours et il put continuer à grimper encore un peu mais dût s'arrêter un peu plus haut. Il leva les yeux pour obtenir de l'aide et son père descendit à sa rencontre, le prit sur ses épaules et le hissa en haut de la colline. Arrivé là-haut, il avait sombré dans la conscience et le père l'allongea donc sur le sol, alla chercher de l'eau et en jeta sur le visage de ses fils en criant : « Réveillez-vous mes enfants, réveillez-vous ! » Les trois fils s'éveillèrent, se jetèrent au cou de leur père et se mirent à pleurer. « Pourquoi pleurez-vous ? » demanda leur père. Ils répondirent : « Nous sommes tombés au pied de la colline et tu nous as aidés à remonter. » Le père sourit et leur dit : « Vous n'êtes jamais tombés en bas de la colline. Je vous ai vaporisé un peu d'eau et vous êtes revenus à la conscience. Le souvenir d'être tombés de la colline et d'y être remontés avec mon aide n'était qu'un rêve. »
Cette parabole révèle ceci :
- le père et ses enfants étaient déjà au sommet de la colline
- les fils n'en avaient pas conscience, ils vivaient dans l'ignorance ;
- ils pensaient être en bas de la colline et devoir y remonter : c'est notre condition humaine ;
- le premier fils est remonté par ses propres efforts ;
- le second fils a eu besoin d'efforts mais aussi de grâce sous forme de la corde ;
- le troisième fils a fait quelque effort, a reçu quelque grâce sous forme de corde et finalement la grâce sous la forme de son père.
L'effort lui-même est une grâce inhérente de Dieu. En ce sens, tout est grâce, qu'elle soit intérieure ou extérieure. Certaines personnes prennent conscience de la grâce intérieure et la cultivent par des pratiques spirituelles ferventes. D'autres personnes expérimentent la grâce venant de l'extérieur. Cela dépend de chacun : certains peuvent faire l'expérience de la grâce extérieure à cent pour cent sans aucune grâce intérieure et d'autres exactement le contraire. Entre ces deux extrêmes, il y a beaucoup de possibilités et de situations et chacune est unique.
Nous avons besoin de la grâce (effort et grâce) pour atteindre le haut de la colline et nous y éveiller de notre inconscience et de notre ignorance. Là-haut, nous réalisons que nous avons toujours été avec Dieu, que nous rêvions et avons cessé de rêver. Cela s'appelle aller au-delà de la grâce. Il faut de la grâce pour aller au-delà de la grâce.
Saint Paul a dit : « À cause de la grâce, je suis ce que je suis. ». “Je suis ce que je suis” se situe au-delà de la grâce.