Rétablir le lien entre "moi ordinaire" et "Être essentiel" d'après K-G Dürckheim
Pour Karlfried Graf Dürckheim le 2ème élément essentiel de ce qu’il appelle la "psychothérapie initiatique" consiste à rétablir le lien entre "moi ordinaire" et "Être essentiel".
Pour rétablir ce lien, il faut tenir compte de deux obstacles : "l'ombre" qui n'est pas le refoulé au sens freudien du terme mais d'autres refoulés comme celui de l'Être essentiel ; et aussi la résistance de l'ego au fait que la présence de l’Être essentiel, puisse résonner et se manifester. La psychothérapie initiatique propose plusieurs moyens pour avancer sur le chemin : le quotidien comme exercice, la prise en compte du corps de l’homme en particulier tout ce qui concerne le centre de gravité de l’homme qu’on appelle aussi le hara, et le cœur qui oriente la force.
Ce texte est la suite de la conférence de J-Y Leloup présentée précédemment : le 1er élément essentiel de ce que K-G Dürckheim appelle la "psychothérapie initiatique" est la prise en considération des moments privilégiés de l'existence (cf. Prendre en considération des moments privilégiés de l'existence.)
Rétablir le lien entre "moi ordinaire" et "Être essentiel"
Jean-Yves Leloup
Deuxième élément caractéristique de la psychothérapie initiatique : rétablir le lien entre notre « moi existentiel », notre moi ordinaire (avec son héritage génétique, social, séculaire et moléculaire), et ce que Graf Dürckheim appelle l’« Être essentiel ». (…) Jung, lui, parlera de “processus d’individuation”. Les liens entre psychologie initiatique et psychologigie analytique sont évidents. Graf Dürckheim et Maria Hippius ne cachent pas d’ailleurs tout ce qu'ils doivent à l’œuvre de Jung.
Un thème commun à Jung et à Graf Dürckheim sur lequel nous insisterons est celui de “l’ombre”. A ce sujet, Graf Dürckheim est formel : “Une recherche d’initiation qui croirait pouvoir éviter l’ombre et s’avancer directement vers l’Être Essentiel est vouée à l’échec en cours de route”. Le chemin initiatique n’est pas un chemin pavé de roses. Il se tient entre les gouffres. L'expression "marcher sur la corde raide" n'est pas mauvaise. (...)
Qu'est-ce que l’ombre ?
Un thème commun à Jung et à Graf Dürckheim sur lequel nous insisterons est celui de l’« ombre ». À ce sujet, Graf Dürckheim est formel : « Une recherche d’initiation qui croirait pouvoir éviter l’ombre et s’avancer directement vers l’Être essentiel est vouée à l’échec en cours de route. » (…)
Il ne s’agit pas pour Jung, comme pour Graf Dürckheim, du refoulé au sens freudien du terme. Ce n’est pas « seulement » la sexualité refoulée (bien que cela le soit aussi). Cela peut être l’aspect féminin de notre être (l’anima), que l’on soit homme ou femme ; cela peut être nos potentialités créatrices et artistiques ; cela peut être surtout le refoulement de notre « Être essentiel » :
« Le noyau de l’ombre en l’homme est sa propre essence qu’il a empêché de se manifester... De tous les refoulements, c’est celui de l’Être essentiel qui met le plus en danger le devenir intégral de l’homme. Il est son mal intrinsèque : “ Rien ne contrarie autant une position en apparence assurée et la façade paisible d’une “ bonne conscience ” existentielle que l’Être essentiel étouffé.
Son droit à se manifester par la transparence de la personne n’est ni conscient ni reconnu dans une humanité axée sur le travail et la productivité. Inaccepté, l’Être essentiel devient une source de mécontentement, de nostalgie et de souffrances inexplicables, la cause de maladies et de perturbations psychiques » (Méditer, comment, pourquoi, p. 62-63).
Graf Dürckheim se plaît souvent à décrire ce malaise essentiel que connaît l’homme contemporain. On peut avoir tout ce qu’il faut : richesses, connaissances, pouvoirs... et pourtant il manque quelque chose. L’homme n’est pas vraiment lui- même. Derrière la façade, l’homme ressent le bluff de son existence.
Ce moment de lucidité peut être la prise de conscience de l’aliénation, de la séparation du « Soi ». Mais ce moment de crise, cette épreuve, sont aussi une chance. J’allais dire : c’est la « grâce » du chemin initiatique.
Pour certains, cela peut être l’occasion d’une véritable métanoïa, d’un véritable changement de vie ; ce qui était important avant ne l’est plus.
L’essentiel vient de frapper à notre porte et il n’y a plus de repos véritable, plus de sommeil profond, tant que cette porte ne lui est pas ouverte. On peut cependant persister dans l’avoir, le savoir, le pouvoir, et pourtant « l’Être nous manque » et, comme dit le poète, « tout est dépeuplé ».
Que fait l’ego ?
C’est l’ego qui résiste. Il lui a fallu tellement de combats pour s’affirmer et voici que maintenant il lui est demandé de passer au second plan, de laisser être le soi. L’ego prend cela pour une menace et il a raison ! L’individu en tant qu’ego est menacé, il est appelé à mourir...
Mais l’individu qui n’a pas peur, qui accepte cette menace et qui lâche prise, devient une personne, quelqu’un à travers qui le Soi, la présence de l’Être essentiel, peut résonner et se manifester.
La « normalité » (je l’appelle la « normose » pour faire lien avec névrose et psychose), même si Freud appelle cela « guérison », peut être considérée comme une « maladie » de l’Être essentiel. Cette normalité peut devenir un obstacle sur le chemin de la véritable réalisation ; il faut savoir remettre en question l’image que l’on a de soi ou que la société vous impose, et, à travers une certaine solitude : exprimer la façon unique par laquelle l’Être veut se manifester en nous.
LES MOYENS proposés par LA PSYCHOTHÉRAPIE INITIATIQUE
Mais quels sont les moyens concrets que nous propose la psychothérapie initiatique pour établir en nous un contact de moins en moins fugitif avec l’Être essentiel ?
Le moyen de l'exercice.
Il s’agit premièrement de s’établir dans cette nouvelle conscience au moyen de l’exercice. L’exercice peut varier pour chacun. Cela peut être une méditation assise (zazen), le dessin méditatif, le travail sur la voix, les arts martiaux comme l’aïkido ou le taïchi, l’ikebana (la voie des fleurs), etc.
Quel que soit le chemin que l’on choisit – ou qui nous choisit –, il s’agit de se mettre dans l’attitude juste. Cependant, le plus accessible, sinon le meilleur de tous les exercices, pour Graf Dürckheim : c’est le quotidien.
Chaque instant est pour nous une occasion, le moment favorable pour entrer en contact avec l’Être : porter une lettre à la poste, rencontrer telle ou telle personne, agréable ou désagréable... Je pense ici à ce que me disait Maezumi Roshi : « Tu n’as jamais marché, tu n’as jamais mangé, tu n’as jamais dormi... » (…)
L’exercice met en jeu un élément important du composé humain : le corps. L’attitude juste, c’est d’abord dans notre corps qu’il s’agit de la trouver.
La psychothérapie initiatique s’adresse ainsi non seulement au psychisme de l’homme, aux mémoires qui l’encombrent et à la lumière essentielle qui l’habite, il s’adresse aussi au corps de l’homme, aux mémoires, tensions, crispations » qui l’enserrent, et à la lumière essentielle qui peut le transfigurer et donner à ce corps existentiel, « par la transparence », les qualités d’un « corps de lumière ».
En cela, la Psychothérapie rejoint un certain nombre de thérapies contemporaines (…). Elle rejoint aussi le thème de la "Transfiguration" dans le christianisme lorsqu’au Mont-Thabor, les disciples ont vu briller dans l'être humain, existentiel, du Christ, la lumière même du "Je suis éternel" apparu à Moïse et à Elie.
L'ancrage dans le hara
L’attitude générale juste dans le corps que l’on est, est conditionnée par un bon ancrage dans le centre de gravité de l’homme, le centre vital, qu’on appelle aussi le hara. (…)
Tout le travail thérapeutique consiste à lui redonner foi dans la vie, dans la Grande Vie qui le traverse, au-delà des mésaventures et des échecs de sa « petite vie », et à lui permettre de retrouver son corps par des exercices tels que, par exemple, l’enracinement, directement inspirés du travail de Graf Dürckheim sur le hara.
Pourtant, il ne s’agit pas de donner toute l’importance au hara et de l’« idolâtrer » en quelque sorte, mais simplement de le replacer à l’intérieur du composé humain en harmonie avec le cœur et l’esprit. Je pense à un entretien avec Graf Dürckheim où je lui disais que décidément « je manquais de hara ». À mon grand étonnement, il me répondit : « Les brigands en auront toujours plus que vous... »
L'orientation par le cœur
La force vitale est dans le hara, mais c’est le cœur qui oriente cette force. Avec une même force, on peut porter les valises de quelqu’un ou, l’utilisant autrement, on peut assommer cette même personne... (…)
Je pense aussi à cette phrase que me citait Jean Marchal lorsque nous étions ensemble à Todtmoos-Rütte : « C’est dans le hara qu’on se trouve soi-même : c’est dans le cœur qu’on trouve Dieu. » Le grand Maharshi n’orientait-il pas l’attention de ses disciples vers la guha, la grotte du cœur ?
La perception de l’Être essentiel bloqué auparavant par le "moi"
Néanmoins, le hara caractérise l’attitude fondamentale juste. Sur le chemin initiatique, il importe de maîtriser le hara parce qu’il fait disparaître à la fois le mauvais centre de gravité (situé trop « haut ») et la suprématie du « petit moi ». Celui qui possède le hara voit ainsi se dégager le chemin qui mène à la perception de l’Être essentiel, bloqué auparavant par le « moi ».
On voit donc clairement que l’exercice n’a pas pour but le simple perfectionnement du corps que l’on a, mais la transparence de cette dimension spatio-temporelle à ce qui est au-delà de l’espace et du temps. La santé profonde de l’homme, c’est la manifestation de l’invisible dans le visible, c’est l’incarnation. Le lâcher-prise n’est pas seulement un mouvement dans les épaules, mais une attitude profonde de confiance et d’abandon en cette force qui nous habite : présence du Tout Autre en chacun de nous. Ce Tout Autre, Graf Dürckheim l’appelle encore : le maître intérieur.